Leçon n°2 – La Banque

Après la longue leçon sur la monnaie, nous allons cette fois-ci traiter d’une autre institution incontournable en économie aujourd’hui: la Banque. Je n’aborderais ici que l’activité des banques privées, laissant de côté les banques centrales et les politiques monétaires pour la leçon n°3.

Qu’est-ce qu’une « banque »?

Le terme de « banque » recouvre différentes notions qui n’ont pas toujours été les mêmes au cours de l’histoire ou selon les civilisations. Comme la Monnaie, la Banque a évolué et ses transformée au fil du temps, pour devenir aujourd’hui une institution tout à fait différente de ce qu’elle était à sa naissance. C’est la raison pour laquelle il est difficile de retracer son histoire. Voire, même, de s’accorder sur les activités qu’elle recouvre exactement. Pour éviter à mes lecteurs les débats sans intérêt qui ont parfois lieu entre universitaires sur le sujet, je retiendrais une définition de la Banque qui semble émerger de l’Histoire, c’est à dire celle d’un commerce où l’on pratique au moins l’une ou l’autre des activités de change de devises, de prêt à intérêt, de prêt sur gage ou de dépôt de richesses, ou l’ensemble de ces activités.

Loin d’émerger au Moyen-âge comme certains le retiennent, la Banque apparaît avec la Civilisation. L’Antiquité foisonne de petits commerces (certains pas si petits que ça) où l’on pratiquait le prêt à intérêt, le prêt sur gage, le change de devises… Or, pour la plupart des économistes qui s’intéressent à la question, ce ne pouvait être des activités bancaires tout simplement « parce que la Monnaie n’existait pas ». Si vous avez suivi ma première leçon, vous savez que ce genre d’affirmation est tout bonnement fausse. Ce qui n’existait pas, c’est la pièce de monnaie circulaire et métallique frappée d’une effigie, inventée en Lydie il y a 25 siècles. Cela n’empêchait nullement l’existence du prêt: les articles 18 à 24 des Lois d’Eshnunna, écrites en Mésopotamie il y a 3800 ans, encadre strictement le prêt et le gage, aussi bien en grains qu’en biens ou en unité monétaire (le sicle d’argent). Ces lois sont si précises aussi bien en termes économiques qu’en termes de raffinement juridique que l’on peut facilement en conclure qu’elles ne font que fixer un usage beaucoup plus ancien, qui ne nous est pas resté faute d’écriture pour en témoigner.

L’un des arguments pour dire que la Banque n’existait pas est qu’il n’y aurait pas eu de marchands spécialisés dans une quelconque activité bancaire durant l’Antiquité. Ce qui est là encore faux. Il suffit de citer l’épisode de Jésus chassant les marchands du Temple, qui étaient moins des marchands que des agents de change (de l’or, principalement). L’épisode biblique témoigne d’une très forte tension à l’époque entre les hébreux « laïcs » et les hébreux « religieux ». Ces derniers estimaient que ceux qui faisaient commerce sur la place du Temple ne valaient pas mieux que ceux qui avaient adoré le veau d’or à l’époque du Moïse, alors que les autres n’y voyaient là aucun scandale, la place servant de marché pour toute sorte de biens en provenance de toute la Palestine, la monnaie et l’or étant des marchandises comme les autres…

Et la question du prêt et du change, voire du dépôt, n’est pas l’apanage des hébreux antiques. Dès le VIe siècle avant notre ère, on trouve en Grèce des marchands appelés « trapézites » (du nom de la forme de leur table), spécialisés dans les échanges de nature bancaire: dépôts, prêts, change… Loin d’être des marchands de seconde zone, les trapézites pouvaient travailler pour des Temples dont le Trésor (la réserve d’objets précieux nécessaires aux rites, ou de reliques de personnes célèbres, entre autres) servait de coffre de dépôt, le déposant recevant un document attestant de la quantité d’or, d’argent ou autre déposée dans le Trésor du Temple. Ces trapézites servaient également de contrôleurs dans le cadre de contrats d’achat/vente de grande valeurs, en s’assurant que les lingots d’or et d’argent n’étaient pas noyautés avec des métaux de moindre valeur (l’une des fraudes les plus répandues encore aujourd’hui) par exemple.

Aussi sophistiquée qu’aient été leurs activités bancaires, les Grecs n’ont pourtant pas inventé la Banque. Les premières traces historiques d’activités bancaires qui nous sont restées sont aussi vieilles que l’Ecriture elle-même: il s’agit de tablettes d’argile découvertes au Temple Rouge d’Uruk, en Mésopotamie.

Notons en aparté que pour aussi ancienne qu’elle soit, la Banque ne me semble pas être une institution naturelle au même titre que la Monnaie, car tous les peuples ne l’ont pas développée. Et, naissant avec le Commerce et l’Ecriture, elle n’est clairement pas une institution organique, c’est à dire relevant de l’Autorité et organisée par elle. Nous aurons l’occasion d’en reparler dans une leçon future.

Comment fonctionne la banque?

La Banque classique a émergé du fait des échanges commerciaux. Par le jeu de la production agricole et artisanale, certains individus ont pu accumuler un surplus plus rapidement que les autres, et ainsi accumuler plus de « richesses ». Or on l’a vu, la monnaie n’est qu’un outil, elle n’a aucune utilité par elle-même. Empiler de l’or et de l’argent n’a donc aucun intérêt pour quelqu’un qui souhaite gérer ses affaires et les développer, ceci d’autant plus que l’accumulation de monnaie entraine des problèmes pouvant se transformer en véritables crises économiques.

Néanmoins, personne ne veut réinjecter l’argent durement acquis et accumulé dans le système productif et/ou commercial sans en tirer un profit. Certains accumulateurs ont donc l’idée de prêter de l’argent à des individus ou des autorités politiques qui en ont besoin, en échange d’un paiement pour ce service, en principe une somme qui dépend du temps que mettra l’emprunteur pour rembourser sa dette. Pour commencer à parler en économiste, nous avons un individu ayant amassé un capital, qui accepte de prêter une somme à un débiteur en échange d’une rémunération, généralement basée sur un taux d’intérêt annuel. Le « banquier » agit ici comme un investisseur, et qui reçoit en échange une partie des gains sensés être réalisés grâce à l’apport de son capital. Tout l’enjeu du prêt monétaire est de savoir si l’emprunteur a la capacité de rembourser la dette qu’il contracte: le prêt est à la fois un contrat d’ordre juridique, et un fait économique générant un aléa. Potentiellement, le prêteur peut perdre son capital, comme dans tout investissement.

Savoir si la demande de prêt est viable pour le prêteur (« banquier ») revient à calculer la probabilité d’être effectivement remboursé, ou à défaut de pouvoir couvrir la perte de capital. C’est ainsi qu’apparaît le prêt sur gage: l’emprunteur laisse en gage un bien contre la somme dont il a besoin, puis vient rembourser son emprunt avant l’écoulement d’un certain délai, avec un surcoût équivalent « intérêt » ou rémunération du service. Si à la fin du délai l’emprunteur n’a pas remboursé son prêt, le créancier peut vendre l’objet et garder le prix de vente pour lui, le prêt étant alors éteint. Très répandu durant les temps anciens, jusqu’à la période gréco-romaine antique, le prêt sur gage a peu à peu laissé place au prêt à intérêt, l’emprunteur plaçant sa personne elle-même en gage. Dans un système productif reposant essentiellement sur le travail forcé et l’esclavage, le débiteur incapable de rembourser ses dettes était ainsi réduit au rang d’esclave…

La disparition progressive du système esclavagiste n’a pas pour autant réintroduit la pratique du prêt sur gage à grande échelle, les sociétés de l’époque étant parfaitement habituées au prêt à intérêt, très rémunérateur. Le prêt sur gage est en effet une forme de micro-crédit, les emprunteurs ne disposant de facto pas de biens de grande valeur: les sommes en jeu sont relativement limitées. Cette limite disparaît dans le prêt à intérêt, et les dettes augmentent considérablement. Les taux d’intérêt étant très élevés (10% voire plus), l’activité financière est également très rémunératrice. Il devient ainsi beaucoup plus intéressant, pour un individu désireux d’accumuler des biens et de l’argent, de se faire banquier plutôt que producteur agricole, même d’une grande exploitation: la gestion d’un domaine est bien plus problématique voire risquée que la gestion d’une banque.

Un raisonnement fallacieux se construit alors: plus on dispose d’un capital important, plus on peut prêter d’argent, or, plus on prêt d’argent, plus on en gagne grâce aux seuls taux d’intérêt, il est donc plus facile d’accumuler de l’argent et de le prêter plutôt que de l’investir soi-même.

L’intérêt (ou la dette) pose cependant problème dans tout système monétaire, en faisant fluctuer les prix selon des procédés qui dépassent le cadre de cette leçon sur la Banque. J’aurais amplement l’occasion d’y revenir, dès la prochaine leçon.

Retenons que l’activité financière nécessitant moins d’efforts que l’activité économique « réelle » (matérielle, c’est à dire l’agriculture, l’industrie, les services…), le individus disposant d’un capital s’orientent plus volontiers vers l’activité financière que vers l’économie réelle. Or, « l’argent ne se mange pas », et une telle « fuite » de capital de l’économie réelle vers l’activité financière n’est pas sans conséquence: la finance se développe toujours au détriment de l’économie réelle, ce qui se traduit toujours par des crises économiques, y compris aujourd’hui.

Revenons au fonctionnement de la Banque. On l’a vu, son activité principale est de redistribuer temporairement le capital en liquidités qu’elle détient, en en tirant un bénéfice, ce qui lui permet de faire gonfler son capital en faisant en sorte que ce soit autrui qui effectue le travail. La banque agit également comme un dépôt, où les individus disposant d’un surplus trop important pour le conserver eux-mêmes peuvent entreposer leurs richesses.

Le dépôt est une mesure de sécurité, car la banque garantira la protection contre le vol des sommes dont elle reçoit la garde. C’est un service particulièrement intéressant pour les marchands « ambulants », qui courent de grands risques d’être détroussés au cours de leur périple entre les villes: l’argent qu’ils déposent à la banque est en sécurité. Seulement voilà, les dépôts d’argent sont de « l’argent mort »: il ne circule pas, et serait plus utile ailleurs. Par exemple, si il était prêté…

L’argent déposé dans les coffres n’étant jamais retiré d’un seul coup en totalité, les banquiers disposent d’une marge de manœuvre pour prêter cet argent et en tirer rémunération, avant que le déposant ne vienne éventuellement retirer son argent. Les aléas de la vie aidant, il peut même arriver qu’un déposant ne vienne jamais récupérer son dépôt… Mais attention: le banquier ne peut pas prêter l’intégralité de ce qu’on lui confie, car au quotidien, un déposant peut venir retirer une partie de l’argent qu’il a confié à la Banque. La Banque doit donc conserver dans ses coffres une réserve de liquidités pour traiter ses opérations quotidiennes. Si cette réserve venait à être trop faible, les déposants ne pourraient plus retirer leur argent, ce qui aux temps antiques se terminait généralement très mal pour le banquier.

Notons que jusqu’ici, la banque « classique » que je décris correspond aux activités bancaires actuelles. La Crise de 2008 était essentiellement une crise de liquidités, les banques ayant prêté de l’argent sans mesurer comme elles l’auraient dû les risques de défaut de paiement sur des prêts importants et risqués, mais très rémunérateurs. Les crédits n’étant finalement pas remboursés, les banques ont commencé à manquer de liquidités pour répondre à leurs autres engagements, notamment sur le marché des produits dérivés, que je n’aborderais pas ici. La pénurie de liquidités (de « cash ») a entrainé une incapacité à pouvoir avoir une activité bancaire saine, et in fine, un blocage partiel du système de prêts/dette, qui a mis en difficulté l’économie réelle et coûté des millions d’emplois à travers le monde.

Déjà abordé lors de la leçon précédente, c’est aussi ce qui a anéanti le « système de Law ». Il s’agissait d’une banque employant les dépôts d’or et d’argent pour investir en Louisiane, alors province de la couronne française. Les dépôts servaient à émettre une monnaie papier pour remplacer l’or et l’argent retirés de la circulation par la banque, ce qui devait limiter les problèmes liés aux fluctuations de la masse monétaire. Dès lors que la confiance des clients de la banque a commencé à s’effriter sous l’effet d’une intense campagne de dénigrement dans les canards et journaux, les déposants se sont rués en masse pour récupérer leurs dépôts d’or et d’argent. Or, la banque de Law ne disposait pas d’une réserve suffisante pour assumer tous ces retraits, précipitant la banque dans des accusations de mauvaise gestion voire d’escroquerie.

C’est le même principe avec les comptes rémunérés, type Livret A, Livrets « Développement Durable », « Comptes PEL » etc. Le principe est de déposer de l’argent sur un compte, parfois sans pouvoir le retirer avant une date définie. Le déposant agit ici comme un investisseur, son dépôt devenant un capital servant à financer des demandes de prêts et des investissements dans un domaine particulier. Le dépôt de ce capital est rémunéré par la banque, qui partage une partie des profits qu’elle a réalisé avec le capital apporté par le déposant. Ce type d’opération est souvent présentée comme de l’épargne, alors qu’elle est pur investissement. Les deux n’ont pourtant pas les mêmes conséquences économiques ni la même utilité. J’aurais l’occasion, encore une fois, d’y revenir dans une future leçon.

La Banque aujourd’hui

La Banque moderne s’apparente désormais moins à une institution bancaire classique qu’à une institution d’investissement. Comme toujours, les raisons de cette transformation se trouvent dans les profondeurs de l’Histoire, et plus exactement celle des grands « marchands » de la fin du Moyen-Âge. L’époque est en effet à la réouverture de l’occident européen sur le monde, après que les croisades aient permis la redécouverte des trésors de l’Orient. La réouverture de comptoirs commerciaux sur les côtes africaines et le long de ce qui redeviendra la Route de la Soie génère des fortunes colossales, qui permettent de développer de nouvelles techniques dans tous les domaines, de la Science à l’Art en général. Ces fortunes ne dorment pas dans des coffres: les marchands qui les ont accumulées se font à la fois usuriers des Princes de l’Europe, et investisseurs dans des entreprises commerciales risquées vers l’outre-mer. Certaines sont si risquées que l’entrepreneur doit trouver plusieurs investisseurs pour financer son projet. Se pose ainsi la question de qui pourra prétendre à quoi en cas de succès de l’entreprise…

La société par action apparaît ainsi à Gênes au XVe siècle. La technique juridique et économique est si efficace qu’elle se généralise en relativement peu de temps et concerne bientôt des entreprises très importantes, dont beaucoup servent d’écran aux pouvoirs monarchiques pour asseoir leurs prétentions territoriales dans une première phase de « colonisation » vers les Indes ou les Amériques.

Les rapports entre Banques et entreprises restent sous cette forme relativement classique jusqu’à la fin du 19e siècle, quand commencent à se développer les bourses telles qu’on les connait, c’est à dire ces marchés où l’on s’échange non des marchandises, mais des parts dans des sociétés, des devises et certains autres produits financiers. Avec la naissance des marchés, l’échange de parts d’entreprises rend difficile de connaître les propriétaires de celles-ci, d’autant plus que désormais, un financier peut acheter des actions le matin, les revendre quelques heures plus tard, et en racheter encore le soir même. L’accélération des échanges d’actions sur les marchés déconnecte les investisseurs des entreprises. Là où la prise de parts dans une société nécessitait auparavant que tous les partenaires se connaissent au moins un minimum, l’ère de l’information ouverte par la Télégraphie sonne paradoxalement le début de l’ère de l’anonymisation des échanges. Avec l’ère de l’informatique, le processus s’est encore aggravé: les « investisseurs » sur les marchés financiers ne cherchent plus à connaître les entreprises dont ils achètent les parts, et la plupart se contentent simplement de constituer des portefeuilles d’action qui leur permettront de gagner de l’argent en pariant sur des événements à venir, comme par exemple une grande conférence internationale sur tel ou tel sujet et dont on peut attendre un accord visant à produire un effet particulier, comme par exemple les conférences sur le climat ou les réunions de l’OPEP. Pire encore, depuis l’avènement des algorithmes boursiers, il n’y a même plus besoin de disposer d’un analyste derrière un écran pour procéder à des opérations boursières: celles-ci sont déclenchées automatiquement en fonction du déclenchement de certains événements (hausses ou baisses de prix sur telle ou telle action ou devise, par exemple). Ces processus automatiques s’emballent, parfois, et produisent occasionnellement des « flash crash« , c’est à dire des effondrements de valeurs boursières qui durent quelques secondes, voire quelques minutes. Le plus spectaculaire d’entre eux s’est produit sur le New York Stock Exchange (NYSE) en 2010, qui a vu l’effondrement de l’indice Dow Jones de près de 1000 points (9% de sa valeur de l’époque) avant une brutale remontée, le tout en l’espace de moins de 30 minutes.

Le phénomène ne concerne pas que l’investissement entrepreneurial, mais également le crédit. L’obsession des établissements bancaires pour le cash et le placement de crédit génère un paradoxe dans lequel les banques cherchent à placer leurs liquidités sous forme de produits bancaires (crédit, investissements sur les marchés…), mais en même temps cherchent à récupérer leur argent immédiatement pour le placer à nouveau. Comment le récupèrent-elles? En émettant ce qu’on appelle des produits dérivés. Les techniques sont variées et nécessitent des connaissances largement hors du cadre de ce cours fondamental, aussi n’irais-je pas plus loin dans le détail pour le moment. On retiendra néanmoins que depuis les années 1990, moment de l’apparition de ces produits dérivés, les établissements financiers ont usé et abusé de ces techniques pour générer du « cash » à l’infini, en dehors de tout contrôle légal ou économique. De façon très, très simplifiée (probablement trop), voici comment ça fonctionne. Le marché des produits dérivés, responsable de l’effondrement boursier puis économique de 2008, représente aujourd’hui plus d’un quadrillion de dollars d’en-cours (un million de milliards, soit 1 000 000 000 000 000 dollars!), en estimation basse. Ce nombre astronomique représente les sommes que les banques se établissements financiers se sont refilées les unes les autres, sous forme d’engagements futurs, d’assurances, et autres contrats. La somme réelle que représentent ces contrats n’est en réalité que de 12 000 milliards. Pour mieux comprendre l’enjeu, c’est comme si pour chaque euro que vous prêtiez à quelqu’un, vous faisiez en sorte de parier et vous assurer pour que ce prêt représente 100 euros d’engagements contractuels, que vous avez souscrit auprès de nombreux autres financiers, avec différentes échéances, pour diluer dans le temps le risque et surtout vos pertes en cas de problème. Vous comprenez tout de suite le problème quand on ne vous rend pas cet euro prêté: on ne sait plus qui paie quoi, ni à qui, ni vraiment quand, ou même pourquoi…

Conclusion

La Banque est désormais pour le financier un outil servant à fuir ses responsabilités et ses pertes éventuelles, tout en restant là pour encaisser l’argent des autres. Ce qui était il y a encore quelques décennies une relativement bonne institution de redistribution des richesses et de développement socio-économique est devenu une machine à détruire l’Economie réelle au nom de lignes d’écritures virtuelles qui ne représentent plus rien de concret et que bien souvent les financiers eux-mêmes sont bien incapables de comprendre. L’omniprésence du Crédit aujourd’hui alors qu’il était l’exception autrefois a rendu nos sociétés exposées à des risques d’effondrement systémiques. La monnaie, qui n’a plus de valeur intrinsèque depuis l’abolition du standard or, n’a même plus de matérialité. Les agissements des financiers n’ont eu de cesse que de réduire leurs responsabilités, en faisant peser les risques qu’ils prennent de façon inconsidérée sur les épaules des populations, qui paient toujours les pots cassés, tandis que les financiers n’ont presque jamais à répondre de leurs comportements.

En quelques décennies, la Finance est devenue l’ennemie de l’Economie, et par extension, l’ennemie des Peuples qui voient leur avenir dépecé et démantelé au nom d’une notion dégénérée de profit qui n’est plus que du pillage organisé.

L’Histoire, pourtant, a toujours montré que tôt ou tard, ceux qui pillent les Peuples finissent par le payer avec intérêts, et surtout avec leur propre sang…

Leçon n°1 – La Monnaie (3e partie)

Dans la deuxième partie, nous avons vu comment s’est mise en place l’institution « organique »de la monnaie, basée sur la valeur intrinsèque d’objets dédiés, les pièces, dont la valeur était garantie par l’autorité dirigeant la communauté où la monnaie circule. Le manque de monnaie ou son abondance génèrent des problèmes pouvant aboutir à un effondrement économique puis sociétal. Nous verrons dans cette troisième partie comment l’institution Monnaie a été adaptée pour répondre à ces défis au cours du millénaire écoulé.

L’invention du papier-monnaie

Si la République puis l’Empire Romain ont connu des formes de monnaie « démonétisées » sous la forme de contrats, il semble que ce soit en Chine que soit né une invention qui allait révolutionner les échanges monétaires: le papier-monnaie.

Les premières formes de monnaies sur papier plutôt que sur support métallique (plaques, lingots, pièces…) apparaissent assez tôt dans l’Histoire, mais c’est bien en Chine que naissent une forme particulière de billet à ordre ayant une valeur monétaire. Pour simplifier, ces billets permettaient à leur porteur de se voir remettre une certaine quantité de monnaie soit à sa demande, soit à une date future.

Les premières formes de ce papier-monnaie étaient en fait des contrats émis entre particuliers, comme à Rome. La différence avec Rome est qu’en Chine, les pénuries de métaux étaient courantes et qu’aucune solution durable n’était envisageable. La monnaie chinoise employait déjà des métaux comme le bronze plutôt que l’or et l’argent pour tenter d’atténuer ces pénuries, sans y parvenir à cause d’une population trop nombreuse pour le système monétaire. Les billets à ordre, nommés Jiaozi, étaient donc beaucoup plus pratiques à manipuler que la monnaie. Tellement pratiques que de plus en plus de jiaozi ont été émis entre particulier, générant de plus en plus de promesses absolument intenable de payer telle ou telle somme à telle date, menaçant donc la stabilité et même la pérennité du système monétaire chinois. Pour y mettre bon ordre, l’Etat Chinois décide au XIe siècle de contrôler cette émission de contrats en procédant lui-même à l’impression des jiaozi, authentifiés avec des sceaux officiels pour les garantir et éviter la contrefaçon. C’est cette authentification par l’Etat chinois qui donne naissance aux premiers « billets » (pas encore « billets de banque »).

Le système finit néanmoins pas péricliter car l’Etat chinois ne prend pas la peine d’adapter l’émission des jiaozi à la masse monétaire chinoise pour éviter les problèmes d’abondance et de pénurie de monnaie, sous forme non plus de pièce mais de papier-monnaie. La Chine émettra toujours beaucoup trop de billets par rapport à la monnaie métallique disponible, ce qui ne sera pas sans générer de nombreux problèmes, notamment de perte de confiance dans cet instrument pourtant pratique.

L’idée d’utiliser du papier monnaie reste cependant dans les esprits. L’idée est en effet très avantageuse, car le papier (en fibres de lin martelées, et non à base de bois) est beaucoup plus simple à produire et ne nécessite pas l’extraction pénible de quantités énormes de métaux. La Chine en était réduite à émettre des pièces de fer et d’acier, tant le bronze et les autres métaux étaient rares… Malgré sa fragilité, le papier monnaie présentait donc d’énormes avantages et permettait de manipuler de grandes quantités d’argent, en étant garantie par l’Etat, ce qui n’était pas le cas des contrats et billets à ordre jusque là. Le grand problème de la Chine était que sa valeur ne reposait que sur la confiance de ses utilisateurs et n’était adossée que très imparfaitement aux réserves de métaux de la Chine. Le système des jiaozi sera réformé plusieurs fois, mais ne débouchera pas sur une forme moderne de billets tels qu’on les connait avant le 19e siècle et l’arrivée du Royaume Uni.

En Europe, le système des billets à ordre est largement utilisé sous différentes formes, sans jamais vraiment entrer en rivalité avec la monnaie de pièces. Il faut dire que l’or et l’argent, par rapport aux besoins des populations, sont disponibles en stocks globalement suffisants, d’autant que l’économie rurale s’effectue le plus souvent en nature par le versement de quantités de nourriture (céréales, bétail…) valant quantité de monnaie, plutôt qu’en monnaie elle-même.

L’émergence du tout premier système moderne de monnaie basée sur du papier-monnaie s’effectue avec ce qu’on a appelé le « Système de Law« , du nom de son créateur, John Law. Mis en place en 1716, le « Système » devait permettre de compenser le problème de l’immense dette laissée par les guerres de Louis XIV. Le Royaume était alors endetté à hauteur de 10 ans de recettes fiscales, une somme considérable et difficilement surmontable (d’aucun affirment d’ailleurs que les causes de la Révolution de 1789 se trouvent dans l’immense dette laissée par Louis XIV, ayant empêché de réformer le royaume de France comme il l’aurait fallu, faute de moyens financiers pour le faire…). Le « Système » reposait sur quelque chose qui va vous être familier: quelqu’un venait déposer une quantité d’or ou d’argent sur un compte et en retirait une quantité de billets correspondante, qu’il pouvait ensuite utiliser pour commercer. Le détenteur du billet pouvait à tout moment revenir pour retirer la quantité d’or ou d’argent correspondant à la valeur du billet. Vous l’avez compris: c’était une banque disposant d’une capacité d’émission de monnaie, celle-ci étant garantie par les dépôts de ses clients. Je parlerais dans la prochaine leçon de la Banque et ne m’aventurerais pas plus avant sur ce sujet, néanmoins ce système présente une faille: il ne tient que si la quantité de monnaie émise équivaut à la quantité d’or et d’argent déposée dans les coffres de la banque. Or, la Banque du Système de Law était une banque d’investissement et se servait de l’or et de l’argent déposé dans ses coffres pour investir en Louisiane, comptant sur le retour sur ces investissements pour se rémunérer. L’or et l’argent ayant en partie quitté les coffres de la banque, celle-ci ne pouvait tenir que si ses clients ne venaient pas retirer leur or et leur argent dans un laps de temps très court, car elle n’aurait pu échanger ces métaux contre les billets qu’on lui ramenait.

Comme vous l’avez deviné, c’est exactement ce qui s’est passé en 1720, lorsqu’un groupe de financiers voyant d’un très mauvais œil le Système de Law (pour des raisons diverses, dont certaines relevant de la cupidité pure ou de simples inimitiés personnelles) s’est employé à organiser une série de rumeurs remettant en cause la validité du Système de Law, et amenant les gens disposant de billets à chercher à retirer leurs dépôts d’or et d’argent en masse dans un laps de temps très court. L’incapacité de la banque à exécuter ces retraits a confirmé les rumeurs, et provoqué un effondrement durable de la confiance des foyers français dans l’argent-papier, qui a perduré jusqu’au 20e siècle, voire aujourd’hui… Et non sans raisons, même si les attaques contre le Système de Law étaient probablement largement abusives.

Le système monétaire actuel: du papier au virtuel

Le système monétaire moderne repose sur une centralisation par l’Etat de la capacité d’émission monétaire à travers une banque dédiée, appelée Banque Centrale. Elle est la seule à émettre ou dévaluer la monnaie.

Jusqu’en 1945, les systèmes monétaires étaient basés sur le système de Law, à savoir que chaque banque centrale disposait dans ses coffres d’une certaine quantité d’or, dont la valeur servait à émettre des pièces et des billets garantis par l’Etat, et dont le montant correspondait à une fraction de la valeur du stock d’or déposé dans les coffres. C’est le fameux système de l’étalon-or.

Pour mieux comprendre, un exemple avec des valeurs fictives mais simples: la Banque Centrale française décidait que 100 francs équivalaient la valeur de 100 grammes d’or, puis émettait ces 100 francs sous forme de billets et de pièces pour alimenter l’économie du pays. Cette banque avait pour seule activité de s’occuper de stabiliser la valeur du franc par le biais d’émissions et de dévaluations monétaires. J’aborderai les politiques monétaires dans une leçon à part entière. Retenez que le système ne pouvait pas s’effondrer comme le système de Law, puisque la quantité d’or stockée correspondait à tout moment à la quantité de monnaie en circulation.

Le système, très stable et sécurisant, dans lequel les gens avaient une confiance immense, présentait néanmoins le très net désavantage de limiter très fortement la possibilité du recours au crédit, car le taux d’intérêt a tendance à augmenter la masse monétaire. Avec un taux d’intérêt de 10% sur un an, une somme empruntée de 100 n’est remboursée qu’avec 110. Plus il y a d’endettement dans le système financier, et plus il y a besoin d’argent pour le maintenir à flot à tout moment. Or, dans le système de l’étalon-or, la valeur de l’argent représente une fraction des réserves d’or. En clair, plus la dette générale (privée et publique) augmente au sein d’un système monétaire (Franc, Livre Sterling, Dollar…), et plus la banque centrale a besoin d’or pour garantir les échanges. Or, l’or ne pousse pas dans les arbres, et il faut l’extraire des entrailles de la Terre, ce qui est à la fois coûteux et fastidieux: l’or n’est pas une matière rimant avec richesse pour rien. Seule une relative petite quantité d’or pouvant être produite chaque année, le système est au final déstabilisé et débouche sur de l’inflation (une hausse générale des prix), qui peut enclencher un cercle vicieux et dans les cas extrêmes mener à un effondrement économique (c’est ce qui est arrivé à la Hongrie puis à l’Allemagne dans les années 1920).

Les financiers, qui s’enrichissent par nature sur le taux d’intérêt des prêts qu’ils accordent à leurs clients, voient donc d’un très mauvais œil le système de l’étalon-or, qui leur semble verrouillé. C’est ainsi que des campagnes de lobbying sont lancées contre l’étalon-or à la faveur des graves crises économiques qui frappent l’Europe puis les Etats-Unis à la suite de la Première Guerre Mondiale et aboutissent au grand Krach boursier de 1929. Les grands plans de relance Keynésiens des années 1930, puis la Deuxième Guerre mondiale achèveront de gréver les budgets des Etats par un endettement insoutenable avec l’étalon-or, et celui-ci est abandonné en 1944 avec les Accords de Bretton-Woods.

Le système mis en place par ces Accords prévoit que les monnaies du monde ne sont plus adossées à l’or, mais au dollar américain. Ce dollar américain est la seule monnaie susceptible d’être convertie à tout moment en or. Ainsi, les banques centrales n’ont plus à avoir d’or dans leurs coffres, il leur suffit d’avoir des dollars. La monnaie nationale étant adossée au dollar, cela génère un système de taux fixe pour les devises, ne dépendant que du prix de l’or en dollar. Dans le contexte du plan Marshall et de la reconstruction en Europe, avec la création de la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement et du Fond Monétaire International sous l’égide de l’ONU, c’est un système très avantageux pour les pays endettés par la guerre, mais qui place un instrument de souveraineté des Etats directement entre les mains des américains. Or, ceux-ci ne se privent pas pour abuser de leurs leviers de pouvoir en limitant d’abord les émissions de dollars pourtant nécessaires aux pays qui en dépendent (ce qui crée inflation, pénuries alimentaires et ralentit la reconstruction).

Le système de Bretton-Woods devient cependant intenable pour les américains, eux-mêmes lourdement endettés. Le fait que le dollar soit la seule monnaie convertible directement en or aboutit régulièrement à des pénuries de cash, ce qui en plein boom économique des Trente Glorieuses fragilise paradoxalement l’économie américaine qui dispose pourtant d’un pouvoir immense sur l’économie mondiale. Partout dans le monde, le recours à des instruments financiers alternatif se développe et se généralise: bons du trésor, bons au porteur, etc. Au cours des années 1960, la confiance dans le dollar commence à s’éroder, et certains pays commencent à vouloir reconstituer leurs réserves d’or nationales, pensant à juste titre que l’étalon-dollar ne pouvait pas durer comme ça bien longtemps. Les Etats-Unis décident de suspendre la convertibilité du dollar en or en 1971, afin de garder leurs réserves de métal jaune (en grande partie à Fort Knox). Autant dire que ça fait quelques remous…

Au final, le système de Bretton-Woods est abandonné en 1973. A la place, un système de cours flottant des devises est mis en place sous l’égide du FMI. Chaque devise nationale peut être échangée librement contre d’autres, au prix du marché. Quelques monnaies sont prises comme référence par le FMI pour stabiliser les marchés via une « monnaie virtuelle » appelé « Droit de Tirage Spécial » (ou DTS) dont le cours est maintenu stable (mais dont la composition du panier peut varier), et dont les pays sont tenus de maintenir les cours par les politiques monétaires adéquates. Le « panier de monnaie de référence » originel était constitué du Dollar, du Franc français, de la Livre Sterling, du Mark allemand et du Yen japonais. Il est constitué aujourd’hui du Dollar américain, de l’Euro, de la Livre Sterling, du Yen japonais, et du Yuan chinois. Il s’agit ni plus ni moins que de remplacer le dollar et l’or par une « valeur composite » n’ayant pas d’existence dans le monde réel (il n’y a pas de « pièces ou billets DTS »).

Le système ravit les financiers et le spéculateurs en tous genres, car désormais, il n’y a plus de barrière réelle à l’endettement des Etats et des particuliers, en dehors de leur capacité de remboursement, calculée de façon très variable. Les monnaies se séparent peu à peu entre l’argent circulant et l’argent-dette. Le premier est toujours géré par les banques centrales, le second l’est par les banques privées et d’Etat.

Depuis 1973, l’argent n’a plus de valeur intrinsèque. L’endettement mondial, public comme privé, a explosé comme jamais. Les monnaies n’ont de valeur matérielle que parce que les gens qui les utilisent accordent leur confiance en leur Etat. Cette confiance peut disparaître en un rien de temps, entrainant un effondrement économique comme en a connu le Zimbabwe dans les années 2000. Les risques systémiques sont beaucoup plus importants qu’on ne le pense, et ce n’est pas pour rien que dans les années 1980 et 1990, la mode était aux projets de monnaies régionales comme l’Euro ou le Franc CFA, perçus comme plus stables car relevant d’organisations internationales. La mise en place de l’Euro et l’impact majeur sur les pays de l’Eurozone ont rappelé à certains économistes que cela ne marche que lorsque les parties sont égales et acceptent de laisser de côté l’emploi de la force et de la menace.

Aujourd’hui, la dématérialisation de l’économie a permis aux institutions bancaires et financières d’acquérir un pouvoir total sur l’émission monétaire, comme dans le système des Jiaozi chinois. Avec les mêmes conséquences: une instabilité chronique et inexorable. Les financiers essaient de fuir en avant, en prônant la fin du cash et la dématérialisation totale des échanges commerciaux, effectués via cartes bancaires: sans alternative à l’argent virtuel, plus moyen d’échapper à ce système… Certaines vont même jusqu’à organiser des quasi-monnaies parallèles, comme le Bitcoin, l’Ethereum, ou le système de micropaiements bloqués Moneo, pour accélérer encore le mouvement. On le voit pourtant à chaque crise économique: les institutions financières et bancaires sont les premières à se ruer sur l’or quand le reste s’effondre…

Alors quelle alternative pour demain, pour remplacer ce système arrivé à bout de souffle avec un endettement incroyable (la dette globale représente 3 fois et demie le PIB mondial!) en à peine un demi-siècle d’existence? Deux solutions, chacune avec son cortège de problème insolubles:

La première, c’est la mise en place d’une monnaie mondiale. Les inégalités et la disparité des niveaux de vie dans le monde sont telles que la solution est tout simplement inenvisageable. Rien que l’Euro, rassemblant pourtant des économies de même niveau, a démontré à quel point les inégalités explosaient entre pays en à peine quelques années. Un tel système ne serait tout simplement pas viable dans un monde où la moitié de la population mondiale vit avec moins d’un dollar par jour.

La seconde, c’est le retour à un système d’étalon-or (ou toute autre matière ayant une valeur aux yeux de tous partout dans le monde), permettant de stabiliser les cours et d’ancrer l’économie dans le réel, en limitant le recours à l’endettement pour générer du développement à un rythme certes plus lent, mais nettement plus gérable du point de vue des ressources et de l’environnement, sur lequel pèse lourdement la dette actuelle. L’endettement, pourtant, est nécessaire pour aider les pays en développement à rattraper les pays développés, comme l’ont fait la Chine la Corée du Sud, le Japon, Taïwan et Singapour. L’étalon-or les priverait très probablement de cette possibilité… dont ils n’ont pas su profiter au cours des 40 dernières années.

Ici s’achève cette première longue, très longue leçon sur la Monnaie, que j’ai voulu vraiment complète parce qu’elle me semble vraiment primordiale. Les prochaines leçons seront, sauf exception, beaucoup plus courtes, car j’ai posé ici un certain nombre de fondamentaux qu’il ne sera pas nécessaire de répéter. Je rappelle que ce cours n’a pas prétention à être un précis d’économie d’envergure universitaire ou spécialisé, mais un cours d’économie fondamentale destiné et accessible à tous. Les mécanismes que j’aborde ici sont donc simplifiés au maximum, et certains points historiques que j’ai abordé sont loin de prendre en compte tous les détails pour les comprendre dans toutes leurs dimensions, comme par exemple sur Bretton-Woods ou la fin de la « convertibilité du dollar en or » en 1973. J’aurais l’occasion de les ré-aborder dans de futures leçons, n’ayez pas d’inquiétudes.
Merci pour vos remarques et commentaires, et je vous donne rendez-vous très bientôt pour la deuxième leçon, consacrée à la Banque.

Leçon n°1 – La Monnaie (2e partie)

Dans la première partie nous avons vu comment et pourquoi le recours à un bien servant de référence avec une valeur intrinsèque, la monnaie, était apparue de façon naturelle en tant que support des échanges. Dans cette partie, nous verrons comment nous sommes passés de la Monnaie à ce que nous appelons « l’argent », ainsi que les problèmes que pose le recours à l’argent dans les échanges à l’échelle d’une communauté.

De la Monnaie à l’Argent

Maintenant que nous avons une communauté organisée avec une structure hiérarchique capable d’imposer un bien en tant que monnaie à l’ensemble des individus en son pouvoir, et que cette monnaie a une valeur de référence, il faut la matérialiser. Quel support utiliser pour que la monnaie soit durable, non consommable, et pratique à manipuler?

La réponse n’est pas vraiment évidente et il a fallu tâtonner pendant longtemps. Des plumes d’oiseaux rares (aigles et autres rapaces), des dents de prédateur, des perles, des pointes de flèche en silex, tout ce qui a pu être considéré comme beau et désirable ou utile a pu être employé comme monnaie d’échange. On a également pu considérer des pierres telles que l’ambre ou le lapis-lazuli ou certains cristaux. Ou encore, des quantités de sel (très précieux pour la conservation des aliments, notamment viandes et poissons), comme dans les légions romaines…

La grande révolution monétaire est survenue avec l’emploi de minerais métalliques pour produire des outils en cuivre, fer, bronze… et bien sûr, or et argent. Le métal était la monnaie idéale lorsque l’humanité a commencé à l’employer pour produire des outils et des armes. Tous les métaux étaient précieux, soit qu’ils étaient très rares (or, argent), soit qu’ils étaient très utiles (fer, cuivre, puis alliages de bronze). Il s’échangeait donc sous des formes diverses, dont les poids équivalaient telle ou telle quantité de ceci ou de cela. Très vite, cependant, se sont posé divers problèmes quant à l’émission de la monnaie.

Les minerais métalliques ne sont en effet pas « purs », ils sont remplis d’impuretés qu’il faut éliminer au maximum pour obtenir un métal à la qualité constante. Il s’agit, pour ce qui nous intéresse, d’obtenir une quantité de métal la plus réaliste possible, pour que le prix des biens soit respecté. La falsification de la monnaie est en effet un fléau répandu dès le départ: quiconque sait manipuler du feu et dispose d’une source de minerais peut, techniquement, produire du métal. Comme c’est le poids de métal qui est utilisé comme référence dans les échanges, il peut être tentant d’augmenter la quantité d’impuretés d’un métal pour augmenter le poids total, comme lorsqu’on rajoute de l’eau dans du vin pour en augmenter les quantités. Ce type de manipulation primaire change évidemment les qualités du métal produit, et surtout fausse les valeurs d’échange.

L’une des premières mesures prises par les structures hiérarchiques communautaires primitives émettant une monnaie métallique a donc été de garantir la valeur de la monnaie en circulation, et d’émettre des règles sanctionnant les faussaires (souvent une condamnation à mort pure et simple). Cette garantie se concrétisait sous la forme d’une marque « frappée » dans le morceau de métal. La monnaie originelle de la République Romaine, fondée vers 700 avant notre ère, était « l’As », qui se présentait sous la forme de plaques et de barres de bronze, marquées par une figure animale (taureau, mouton, etc).

C’est en Lydie (un antique royaume d’Asie Mineure, situé dans la Turquie actuelle) qu’apparaît vers -550 la monnaie sous forme de pièces telles qu’on la connait aujourd’hui. Un certain roi Crésus a commencé à faire frapper de petites rondelles d’or et d’argent avec une représentation de lion et de taureau. Crésus reste un nom mythique car ses pièces (qui ont un aspect boursouflé, comme une boulette écrasée) sont les plus anciennes qui nous soient parvenues. Surtout, la généralisation de l’emploi de pièces d’or et d’argent à titre de monnaie a associé son nom à la richesse. Crésus avait la chance de disposer d’une source d’or conséquente: les sables aurifères du fleuve Pactole… En quelques dizaines d’années, grâce aux marchands (notamment phéniciens), c’est tout le bassin méditerranéen qui découvrira la manipulation de la monnaie sous forme de pièces et emploiera cette petite rondelle très pratique, avant que la pièce ne se généralise à l’ensemble du monde alors connu, jusqu’à la Chine (dont la monnaie jusque-là était sous une forme tout aussi utile: le couteau!).

Maintenant que nous avons enfin notre argent (monétaire) pour servir d’unité de référence dans les échanges, nous assistons également à la naissance de tout un nouvel univers lié à elle: la Finance. Cette finance-là n’a cependant rien à voir avec celle que l’on connait aujourd’hui: les prix des denrées de base sont alors strictement fixé par les Etats. L’un des plus anciens (environ 3700 ans) corpus de texte juridique qui nous soit parvenu est le recueil des Lois d’Eshnunna, d’une nom d’une ville de Mésopotamie, dont le roi a fait fixer dans l’argile un ensemble de lois pour régir son territoire de la même façon en tous lieux. Les deux premières lois de cette compilation consistent en la fixation des prix de quantités de grains, d’huile et de métal pour la monnaie utilisée dans le royaume (le sicle d’argent), et en la détermination de… la taxe appliquée aux produits importés. Hé oui, l’impôt est aussi vieux que le monde!

Les marchands n’ayant guère de latitude pour faire plus de bénéfices dans leur ville, commencent donc à former des caravanes pour aller commercer dans d’autres villes, où l’on utilise d’autres monnaies. Il faut donc échanger la monnaie du royaume d’origine (lorsqu’elle est acceptée) contre de la monnaie locale auprès d’un agent de change, que l’on peut voir comme un « marchand de monnaie », lui-même fournissant un service pour un certain prix. Un tel service est alors vu comme amoral, car non productif, et coûtant de l’argent à quelqu’un qui a travaillé ou couru des risques (les voyages n’étaient guère sûrs à l’époque), alors que l’agent de change se contente de s’asseoir avec sa balance. C’est en tout cas la naissance du commerce international et des taux de change, et la monnaie n’évoluera plus pendant quasiment deux millénaires.

Les premières crises monétaires

La monnaie est alors essentiellement constituée par l’or et l’argent sous forme de pièces en circulation au sein d’une communauté et même entre communautés, au point que l’on peut dire que la monnaie, par essence, est l’or, et vice-versa. Ce système n’est pourtant pas exempt de défauts, car à mesure que les populations augmentent et que le nombre d’échanges augmentent, il faut avoir de plus en plus de monnaie en circulation. Il faut donc extraire du sol de plus en plus d’or et d’argent, et le faire de plus en plus vite.

Or, les civilisations humaines s’en sont rendues compte très vite: les ressources minérales disponibles à peu de frais s’épuisent vite, et il est très difficile de répondre aux besoins monétaires d’une population de plus en plus nombreuse. Ceci d’autant plus que ce ne sont pas toutes les communautés qui ont accès à des gisements d’or et d’argent. La tentation peut alors devenir grande d’aller chercher l’or là où il se trouve: entre les mains des autres communautés. De façon plus claire: d’aller piller le voisin.

La force n’a jamais été absente des rapports économiques, comme je l’ai déjà exposé. La capacité de défendre ses biens et même sa vie est précisément ce qui donne naissance à l’échange: c’est parce qu’on est capable de répondre à la violence d’autrui par la violence que celui-ci préfèrera échanger avec nous, et vice-versa. Quiconque prétend qu’il ne faut pas répondre à la violence par la violence n’a pas compris cette leçon essentielle et primordiale de l’évolution et de la civilisation. C’est parce qu’il y a un équilibre des forces qu’il y a coopération et échange plutôt que domination et pillage, et c’est d’autant plus vrai en économie où l’on considère des ressources et des biens pour lesquels notre besoin et notre désir constituent le moteur de l’action humaine. Aucune loi ne protègera mieux la vie et les biens d’une personne que la violence dont elle est capable de faire preuve pour les protéger.

Le désir d’acquérir de l’or s’est, pour certains, transformé en besoin vital pour assurer la continuité des échanges. Plus la population augmente, plus les échanges sont nombreux, et plus la quantité de monnaie (ou masse monétaire) nécessaire est importante. Or, dans un système où les prix sont fixés et la monnaie émise par l’autorité étatique, lorsque la monnaie se raréfie, les échanges diminuent. Ces échanges diminuant, faute d’argent pour les soutenir et le troc se révélant très peu efficace, certaines personnes ne peuvent plus combler leurs besoins élémentaires et sont obligés de recourir à la violence pour obtenir ce dont ils ont besoin. De l’autre côté, les producteurs accumulent un surplus qui s’entasse voire pourrit car personne n’est en mesure de l’acheter, ce qui fait qu’eux-mêmes ne dégagent plus le revenu pour satisfaire leurs besoins et désirs. Les prix étant fixés, ils ne peuvent même pas baisser leurs prix pour écouler leur marchandise, au risque d’être sanctionnés durement par l’autorité. Celle-ci, ne pouvant remédier aux problèmes sociaux et économiques, se retrouve en situation de contestation, voire subir une véritable révolte.

Vous l’avez compris: la raréfaction de la monnaie a déclenché une crise économique, ayant elle-même entrainé une crise sociale avec l’augmentation de la criminalité, puis une crise politique et sociétale.

Mais le phénomène inverse peut également se produire: il peut arriver qu’une autorité ait produit tellement de monnaie que celle-ci, abondante, ne permet plus d’acheter quoi que ce soit, car les surplus s’épuisent trop vite: il n’y a rien à acquérir! Rappelez-vous, l’être humain en économie est considéré comme accordant la priorité dans ses achats aux biens qui ont le plus d’utilité pour lui, parce que ses ressources, son pouvoir d’achat est limité. Parce que ses désirs sont illimités, lorsque son pouvoir d’achat augmente, l’individu a tendance à dépenser celui-ci en intégralité pour acquérir des biens de moins en moins prioritaires pour lui. Cela signifie que les surplus sont acquis de plus en plus facilement à mesure que la quantité de monnaie disponible augmente. Il y a donc un surplus de monnaie qui ne permet pas d’acquérir des biens, y compris des biens vitaux ou essentiels: on découvre que l’or ne se mange pas et n’est qu’un outil, un moyen plutôt qu’une fin. Et même les rois peuvent mourir de faim…

L’Antiquité et le Moyen-Âge ont été des périodes d’alternance entre l’abondance et la rareté. Dès lors que l’équilibre subtil entre monnaie et surplus est déstabilisé, il y a une marge pour des troubles voire une véritable crise. Crises économiques, crises politiques et crises sociétales ont tendance à se conjuguer les unes aux autres pour faire chuter des civilisations entières, parfois très durement, parfois en une lente et pénible agonie.

L’Economie permet de comprendre ce qui constitue le cœur d’une Société. On peut déjà l’analyser à partir de cette seule leçon sur les échanges et la monnaie. L’être humain doit assouvir ses besoins vitaux et satisfaire ses besoins essentiels. Il lui faut donc des ressources, et la capacité de les défendre, ce qui suppose force et violence. Parce qu’il est plus facile de le faire à plusieurs que seul, des communautés se forment, s’échangent et partagent leurs ressources, et peuvent se mobiliser soit pour aller prendre les ressources des autres, soit pour défendre les leurs. Les hiérarchies se créent, les dominants sont ceux qui sont les plus aptes à s’imposer (force) ou qui sont reconnus par leur communauté (respect). Parce qu’au sein d’une communauté on ne peut tolérer la violence dans les échanges, car elle menace sa cohésion interne, toute personne qui ne respecte pas les règles élémentaires de justesse des échanges voire vole les biens d’autrui est punie par l’autorité, qui doit également protéger la communauté contre les menaces extérieures. Ceci constitue les prérogatives régaliennes des Etats. On peut les résumer ainsi: Police (contrôle du respect des biens et des personnes), Justice (sanction des atteintes aux biens et aux personnes), et Armée (défense contre les atteintes portées par l’extérieur). Dès lors que l’Etat ne remplit plus l’une de ces obligations, il y a crise de Société. Si l’on y rajoute encore une crise des valeurs communes, c’est à dire une crise culturelle (par exemple avec l’introduction de valeurs qui sont étrangères, inhabituelles pour la communauté, voire contraires aux valeurs communes de celle-ci), on a une crise civilisationnelle.

La prévention des crises monétaire dans les économies antiques et moyenâgeuses est extrêmement compliquée, car il n’y a pas vraiment de moyen de « mesurer » la quantité de monnaie en circulation pour savoir si elle est excessive, équilibrée ou s’il en manque. Ils disposent d’encore moins de possibilité de mesurer les productions et les besoins de biens dans le cadre du commerce. C’est d’autant plus difficile que les Etats ne régissent pas les prix de l’ensemble des produits, et que les transactions sont largement hors de contrôle. A vrai dire, à l’époque, il n’y a guère de solution réellement applicable dans ce contexte-là.

Un début de solution apparaît néanmoins en Chine au XIe siècle: le papier-monnaie.

(C’est ici que s’achève cette deuxième partie de la première leçon consacrée à la Monnaie. La troisième partie se concentrera sur l’apparition du système de l’argent-papier, puis sur celui que nous connaissons tous: l’argent-électronique.)

Leçon n°1 – La Monnaie (1ere partie)

La monnaie est devenue si essentielle et omniprésente aujourd’hui que l’on ne pense plus aux raisons de son importance. Cette première leçon va être un gros morceau à travers lequel je vais poser beaucoup de bases essentielles pour la suite. Pour ne pas trop vous saturer les méninges, cette première leçon sera divisée en plusieurs parties. Les prochaines leçon devraient être un peu moins conséquentes, rassurez-vous.

L’estimation de la valeur dans les échanges

Dans notre société, tout s’achète et tout se vend. Chaque chose, chaque service, y compris ce qui nous paraît amoral, a un prix, une valeur. Ce qui nous fait souvent dire que l’argent pourrit le monde et dirige tout.

C’est oublier le fondement de notre existence: nous sommes animés par des besoins et des désirs que nous voulons satisfaire. Parce que nous voulons les satisfaire, nous échangeons avec nos semblables. Cet échange est permis parce que nous avons une perception de la valeur de ce que nous avons et de la valeur de ce que nous voulons. Le mot « valeur » ici ne doit pas se comprendre dans le sens de « prix »: l’échange peut tout à fait se produire sans qu’aucune somme d’argent n’intervienne.

Exemple: Camille produit deux litres d’eau potable par jour, et n’en a besoin que d’un seul. Elle a aussi besoin d’un kilo de blé mais n’en produit pas, contrairement à Auguste qui produit deux kilos de blé par jour et n’en a besoin que d’un seul. Auguste a également besoin d’un litre d’eau par jour, mais n’en a pas. Tous deux ont donc un surplus disponible pour un échange en vue d’obtenir ce dont ils ont besoin.

Dans cet exemple, quelle valeur pensez-vous que Camille et Auguste vont attribuer de façon rationnelle au litre d’eau et au kilo de blé dont ils disposent en surplus?

Dans un contexte d’équilibre des forces et si aucun autre besoin ou désir n’intervient, on pressent que le litre d’eau de Camille et que le kilo de blé d’Auguste recevront chacun une valeur équivalente, un kilo pour un litre.

Modifions légèrement les choses.

Exemple: Camille produit toujours deux litres d’eau par jour, mais Auguste ne produit du blé qu’une fois par an, au cours de laquelle il récolte une quantité de blé équivalente à deux kilos par jour. Au soir de sa récolte, il dispose donc d’un très gros stock de blé, alors que Camille n’a, elle, que deux litres d’eau.

Le fait que Auguste dispose d’une grande quantité de blé à échanger alors que Camille n’a qu’un litre d’eau va donner l’impression que le blé, disponible en abondance, a une valeur moindre que l’eau. Notez bien que les quantités disponibles sur un an sont strictement identiques à notre exemple précédent: deux litres d’eau par jour, et l’équivalent de 2 kilos de blé par jour. La fixation de la valeur du blé par rapport à l’eau (et inversement) va dépendre de la perception qu’en ont Auguste et Camille au moment de leur échange.

Dans une vision très court-termiste où ils ne prennent pas en compte le besoin du lendemain, nos deux protagonistes pourront tout à fait considérer que le litre d’eau de Camille vaut l’intégralité du stock de blé, moins le kilo nécessaire à Auguste: tous deux auront satisfait leur besoin journalier et auront épuisé leur surplus, même si Camille se retrouvera avec le stock de blé d’Auguste, moins les deux kilos qui leur auront été nécessaires. De façon un peu plus réfléchie, Auguste sachant qu’il devra attendre un an avant de pouvoir produire à nouveau du blé, il calculera qu’il aura besoin de la moitié de son stock pour tenir jusque là, et dispose donc de l’autre moitié pour acheter le litre d’eau dont il a besoin. Si Auguste prend en compte à la fois son besoin en eau et en blé, il comprendra qu’il dispose seulement d’une fraction de son stock pour l’échange tous les jours, et qu’il devra garder le reste pour les jours à venir, pour acheter un litre d’eau quotidiennement.

Camille voit les choses autrement: elle dispose d’un litre d’eau en surplus pour échanger une quantité de blé dont elle a besoin et dont Auguste dispose de façon abondante. Pourquoi limiterait-elle la valeur de son litre d’eau à un kilo de blé dont elle a besoin? Auguste en a plus qu’il ne peut consommer, après tout! Camille va donc chercher à obtenir un peu plus de blé pour céder son litre d’eau. Si Auguste décide d’accepter, le surplus dont il disposera s’épuisera plus vite qu’au rythme d’un kilo par jour. Viendra donc un moment où son surplus sera épuisé, alors qu’il n’aura toujours pas produit son blé. Sa ressource deviendra donc plus rare, et sa valeur en eau aux yeux de nos deux personnages augmentera.

On voit à travers ces deux exemples que la valeur des biens ne dépend pas de leur nature, mais de la perception qu’ont leurs propriétaires de leur utilité pour satisfaire leur besoin. La valeur d’un bien dépend de la quantité disponible par rapport à la quantité nécessaire à la satisfaction du besoin/désir à un moment donné. C’est ce qu’on appelle la loi de l’offre et de la demande. Plus un bien est disponible de façon abondante pour répondre à un besoin, et plus sa valeur perçue sera faible, alors qu’à l’inverse, plus ce bien sera rare, et plus sa valeur perçue sera élevée. Notez bien ici qu’il faut deux choses pour fixer cette valeur dite « relative » : un offrant, et un demandant. C’est parce qu’il y a la rencontre de ces deux-là qu’il y a échange, et donc valeur. Un bien n’a de valeur qu’au moment de l’échange, et n’en a pas en dehors, même si il peut avoir une utilité.

L’utilité est donc l’importance qu’un individu accorde à un bien, la valeur de ce bien résulte quant à elle de la rencontre entre deux individus procédant à un échange.

Mais que se passe-t-il quand on introduit un troisième personnage dans notre histoire?

Exemple: Camille et Auguste vivent dans le meilleur des mondes et satisfont tous deux leurs besoins en eau et en blé. Mais voilà qu’un jour, Armand débarque dans leur quotidien. « Bonjour les am… MAIS VOUS ÊTES TOUT NUS! ». Camille et Auguste, vivant dans leur petit paradis, n’ont en effet aucun vêtement sur eux. L’arrivée d’Armand leur fait prendre conscience de leur nudité, dont ils ont désormais honte au point que leur priorité n’est plus de boire ou de manger, mais de se vêtir.

Et là, c’est le drame car sur une période d’un an, ni Camille ni Auguste ne disposent du surplus à échanger contre des vêtements. Auguste pense qu’il a une meilleure marge de négociation, car il dispose d’un important stock de blé immédiatement disponible. Camille, elle, pense qu’elle a une meilleure marge de négociation car son eau est disponible en plus petite quantité, ce qui lui donne une plus grande désirabilité que le blé. Armand quant à lui est bien embêté, parce qu’il n’a guère de vêtements à leur échanger, à part peut être son manteau. Mais il n’a besoin ni de l’eau de Camille, ni du blé d’Auguste. Le problème est insoluble. Il peut même dégénérer en catastrophe: Camille et Auguste, en tant que partenaires, ne disposent pas de surplus à échanger contre des vêtements. Si ils échangent malgré tout leurs ressources contre le manteau d’Armand, ils se priveront tôt ou tard de ressources pour satisfaire leur besoin élémentaire de nourriture et d’eau, et dépériront. Parce qu’ils sont rationnels, tous les deux vont chercher à augmenter leur surplus disponible, c’est à dire, à augmenter leur production.

Avec un surplus suffisant, Camille et Auguste peuvent échanger pour obtenir des vêtements auprès d’Armand. Mais rappelons que celui-ci n’a aucun besoin d’eau ni de blé, ayant déjà ce qu’il lui faut. Comment résoudre ce problème apparemment insoluble? Quelle valeur attribuer à chaque bien par rapport aux autres?

La nécessité de la Monnaie dans les échanges

Si les exemples de Camille et Auguste semblent simplistes, notre espèce a pourtant dû résoudre ces problèmes en faisant preuve d’inventivité. La solution universelle, en tous lieux et en tous temps, a été de créer une unité de valeur commune, sans utilité propre mais dont le rôle est d’acquérir des biens même lorsque autrui n’a pas le besoin ni le désir d’acquérir ce dont nous disposons en surplus. Vous l’avez compris, c’est ici qu’on commence enfin à parler de la Monnaie.

La Monnaie est un bien dont la seule utilité est d’acquérir d’autres biens. Elle est, fondamentalement, un outil utilisé pour faciliter des échanges. Avec elle, on passe d’un système de troc à la complexité absolument atroce à un système de commerce à la simplicité enfantine.

Sans la Monnaie, vous devez en effet évaluer la valeur de chaque bien en fonction de la valeur de chaque autre biens. Si ça reste relativement facile quand on ne considère que quelques biens de consommation courante comme dans les exemples de Camille et Auguste, ça devient très compliqué quand vous devez composer avec l’ensemble des biens de consommation primordiaux (nourriture, boisson…), l’ensemble des biens de consommation secondaires (vêtements, ustensiles, etc), l’ensemble des biens durables (habitation, véhicules…) et en plus l’ensemble des services.

La Monnaie agit ici comme une unité fondamentale de valeur, c’est à dire comme un bien de référence en fonction duquel on exprime la valeur de chaque autre bien et service. Ainsi, au lieu d’exprimer la valeur d’un litre d’eau en kilos de blés, en nombre de manteaux ou en poids de poulet, il suffit d’exprimer la valeur de chacun de ces biens en unité de Monnaie.

La Monnaie peut être n’importe quoi. A travers l’Histoire, certaines cultures exprimaient la valeur de leurs biens en quantité de grains (blé, riz, mais…), d’autres en quantité de tel ou tel coquillage, voire en quantité de certains cailloux percés.

Elle est si pratique et si simple que des communautés humaines n’étant jamais entrées en contact les unes avec les autres l’ont adoptée d’elles-mêmes, même si c’était sous des formes différentes. La Monnaie est ce qu’on appelle une Institution Naturelle: elle émerge d’elle-même au sein d’une communauté humaine donnée. Elle n’aura cependant de valeur qu’au sein de celle-ci, rarement en dehors, et ce tout particulièrement si la deuxième communauté a déjà la sienne. Revient alors le problème de l’estimation de la valeur de chaque monnaie par rapport à l’autre… Et c’est un sujet que j’aborderais dans une autre leçon.

Vous noterez que je parle de Monnaie, et non d’argent. C’est que l’institution « Monnaie » a évolué au cours du temps, en raison d’impératifs et de contraintes qui se sont imposées au fil du temps.

La Monnaie doit en effet être durable: lorsqu’on l’exprime en grains, ou en tout autre bien de consommation, la Monnaie tend à disparaître avec le temps, soit qu’elle est mangée, soit qu’elle pourrit. Or, l’un des principaux intérêts de la Monnaie est que l’on doit pouvoir la stocker sur de longues durées pour l’échanger lorsque l’on en a besoin. Elle doit également être facilement stockable et transportable. Lorsque la Monnaie a un support volumineux et/ou lourd, il est difficile de la transporter en quantités importantes. Or, lorsqu’elle est apparue, la Monnaie devait pouvoir être transportée avec les tous autres biens de l’individu. Autant dire que quand vous trimballez sur vous votre surplus de biens à échanger, vous n’avez pas envie de trimballer des kilos de cailloux, ni deux mètres cubes de coquillages…

Il faut enfin que la valeur de la Monnaie d’une communauté soit reconnue par tous ses membres, c’est à dire qu’elle soit investie d’une légitimité aux yeux de tous. Cette légitimité ne va pas de soi, surtout quand l’individu ne dispose pas d’une quantité de Monnaie qu’il estime suffisante pour satisfaire ses besoins et ses désirs. Après tout, pourquoi choisir des pierres percées plutôt que des plumes, quand on est éleveur de poulets? La légitimité de la Monnaie au sein d’une communauté dérive de l’autorité qui la régit. C’est parce que ceux qui dirigent la communauté soutiennent que tel ou tel bien est une monnaie d’échange que tel ou tel bien devient une monnaie d’échange.

Je me permets une petite digression ici, parce que la chose me paraît importante à comprendre. Dans les communautés humaines, comme dans à peu près toutes les communautés animales, ce qui distingue celui (ou celle) qui dirige de ceux qui sont dirigés est la capacité à s’imposer. Cette capacité suppose l’usage de la violence, ou du moins la capacité à dissuader autrui de se mesurer à nous. Les rapports humains, en dehors des cas particuliers de l’amitié et de la séduction, sont pour l’essentiel des rapports de force, qu’il s’agit de violence physique ou d’endurance des volontés. En Economie, on suppose que les échanges se font dans le cadre d’un équilibre des rapports de force, et on évacue les notions de contraintes morales ou physiques. C’est, je pense, une grossière erreur que de considérer que chaque partie d’un échange a la même force que l’autre. Les économistes aujourd’hui se contentent de considérer le prix des choses au cours d’un échange pour envisager la valeur future des biens. Si Auguste et Camille acceptent de négocier leur blé et leur eau sur un pied d’égalité, c’est parce que leurs forces sont équivalentes (on ne considère pas ici leur possible amitié, voire sentiments amoureux, ce sont des cas particuliers). Dans la réalité, rien n’empêcherait l’un ou l’autre de décider que finalement, échanger est fastidieux et qu’il serait plus simple de voler ce dont il ou elle a besoin. Auguste pourrait faire usage de sa force physique, Camille pourrait employer ses connaissances en arts martiaux ou simplement mettre un couteau sous la gorge d’Auguste. Un économiste actuel se contenterait de noter que l’échange s’est réalisé avec une valeur nulle sur le bien volé, et conclurait qu’il ne vaut rien et n’a aucune utilité, ce qui pourrait avoir des conséquences sur les futurs échanges. Je caricature un peu, mais vous saisissez l’idée: ne pas prendre en compte le rapport de force dans le cadre de l’Economie fausse l’analyse.

Revenons-en à notre Monnaie, qui trouve sa légitimité dans l’autorité d’une structure hiérarchique. Mine de rien, nous avons en quelques mots posé la base de ce qui va expliquer la suite: c’est parce que le chef garantit la valeur propre de la monnaie de la communauté que celle-ci va l’utiliser de façon générale. En d’autres termes, c’est parce que la valeur de la Monnaie est garantie par le Pouvoir qu’elle est utilisée par la communauté.

Sans pouvoir hiérarchique, la Monnaie est une institution naturelle, une valeur d’échange permettant une forme évoluée de troc, et une forme primitive de commerce. Elle est utilisée pour son côté pratique, mais sa valeur intrinsèque n’est pas fixe et varie au cours du temps ou selon son utilité.

Avec un pouvoir hiérarchique, la Monnaie devient une institution « organique », c’est à dire organisée par une autorité. La valeur intrinsèque de la Monnaie est ici fixée, car garantie par l’autorité. On commence ici à parler de prix des biens. Le prix est la quantité de monnaie qu’un bien permet d’obtenir dans le cadre d’un échange commercial. Dans le cadre du troc, on en vient à essayer d’échanger des biens pour un prix équivalent.

Tout ceci commence à avoir des airs familiers, n’est-ce pas? Hé bien nous sommes encore loin d’arriver au système que nous connaissons aujourd’hui.

(Dans la deuxième partie de cette leçon, je vous montrerais comment nous sommes passés de l’institution naturelle « monnaie » aux premières formes de monnaies telles que nous les connaissons: « l’argent ».)

Cours d’économie fondamentale – Introduction

Chers amis lecteurs, chères amies lectrices, j’inaugure avec cet article une série de « cours » dont l’objectif est de vous transmettre les connaissances élémentaires ainsi que certains concepts avancés, afin de comprendre l’Economie. Contrairement à un Laurent Alexandre qui estime que les Gilets Jaunes (et à travers eux toutes les classes « populaires » de la société française) sont des crétins qu’il faut rendre « intelligents » grâce à « l’intelligence artificielle », je pense que l’Economie est un domaine que l’on préfère éviter voire fuir, simplement parce qu’on s’en fait une idée très éloignée de la réalité, à cause de gens qui complexifient inutilement des notions simples, dans le but d’éviter qu’on regarde de trop près leurs petites manigances.

L’Economie n’a de fait rien de complexe, et je vais vous le démontrer avec des articles simples, sans avoir besoin de recourir à des concepts mathématiques ni de grandes théories compliquées. Vous n’aurez besoin d’aucune connaissance particulière pour aborder ce cours, en dehors de la compréhension de la langue française.

Les mots et concepts importants sont en gras et italique. Ils marquent des éléments sur lesquels je reviendrais régulièrement et qu’il faut donc retenir. Si je n’approfondis pas un mot ou concept en gras dans les phrases suivantes, c’est que j’y reviendrais dans une leçon future, il n’y a donc pas besoin de trop s’attarder dessus pour l’instant. Je vous souhaite une bonne lecture et espère que l’exercice vous plaira et surtout vous servira.

Introduction – Qu’est-ce que l’Economie?

Commençons par torpiller une idée reçue, particulièrement en France: l’Economie n’est pas une Science. Tout au plus peut-elle être considérée comme une « Science Sociale », au même titre que la Psychologie, la Sociologie, le Droit, l’Histoire… Les Sciences se caractérisent par plusieurs facteurs, dont le plus important est ce qu’on appelle la « réplicabilité », c’est à dire la possibilité pour tout un chacun de reproduire un résultat obtenu par un chercheur, en menant la même expérience, dans les mêmes conditions.

L’Economie n’étudie pas un phénomène matériel comme la Physique ou la Chimie. Son objet est l’être humain lui-même, et plus exactement l’action humaine. Or, l’être humain étant par nature changeant, l’action humaine évolue au fil du temps, et ce qui était valable à un moment donné peut ne plus l’être la seconde d’après. Pour cette raison, l’Economie n’est pas réplicable, et ne peut pas être considérée comme une Science.

L’économiste fait le constat que chaque individu possède des biens, et est animé par le désir d’en acquérir d’autres. Nous avons en effet des besoins vitaux (eau, nourriture, air), et des besoins nécessaires (logement, vêtements…), ainsi que des désirs (une voiture, ou « un véhicule plus beau que celui du voisin », par exemple). L’air est disponible partout pour tout le monde, mais ce n’est pas le cas pour l’eau ni pour la nourriture. Il faut donc les produire: rendre la première potable, et récolter ou chasser la seconde… ou les acquérir par l’échange. C’est la satisfaction de nos besoins et désirs qui motive notre action. En Economie, on dit que nos désirs sont illimités, dans un monde où les ressources disponibles sont, elles, limitées. De ce fait, nous avons tendance à privilégier l’acquisition de ce qui a le plus d’utilité pour nous, avant les choses moins utiles. Cela permet de comprendre que tous les biens et services ne se valent pas de la même manière d’un individu à l’autre, et n’ont qu’une valeur relative (liée à l’individu qui le désire), jamais intrinsèque (liée à l’objet). Ce sera l’objet de la première véritable leçon, dans le prochain article.

Lorsque nous avons satisfait nos besoins vitaux et nécessaires, il arrive que nous ayons un surplus, que nous ne sommes pas en mesure de consommer. Parce que nos semblables ont les mêmes besoin que nous, il existe donc une possibilité de partage ou d’échange de notre surplus contre quelque chose que nous désirons et dont nous manquons. Nous pouvons échanger des biens ou des services, contre des biens ou des services.

L’Economie est l’étude des échanges entre individus et/ou entreprises.

Cette définition très simple, pour ne pas dire simpliste, permet de fixer les limites d’une discipline fondamentalement centrée sur l’être humain et à bien des égards, humaniste, comme je vous le démontrerais au fil des leçons. L’Economie prend en compte ce qui permet l’échange lui-même (la production des biens et services à échanger), et dans une certaine mesure, ce que cet échange permet.

Son outil principal est le bon sens: quand Camille désire des pommes, elle n’acquiert pas des briques, mais des pommes. Elle est ce qu’on appelle un « individu rationnel« . La rationalité est au centre de l’Economie, et c’est parce que l’Economie que l’on voit dans les médias semble devenue totalement folle que nous nous détournons d’elle. Si cela peut vous rassurer, c’est parce que la plupart des journalistes que vous voyez ou lisez n’ont jamais étudié l’Economie qu’ils disent des choses absurdes voire révoltantes. Ils manient des concepts avec des mots compliqués qu’ils ne comprennent pas eux mêmes pour vous convaincre que vous êtes incapables de comprendre et qu’il vous faut donc vous en remettre à des spécialistes, qui eux sont capables de décrypter tout ça.

C’est ici qu’intervient le deuxième outil de l’Economie: l’information. C’est parce que Camille sait que les pommes ne sont pas pourries ou pleines de vers qu’elle va acquérir ces fruits en vue de les consommer: elle a pu s’en convaincre en les regardant, c’est à dire en recevant une information. Il en va pour Camille comme pour les grandes entreprises internationales: l’information est au cœur de l’activité économique. C’est en cela qu’internet a été une telle révolution pour les échanges mondiaux: l’information se transmet de façon quasiment instantanée, et désormais, la seule véritable limite est notre capacité à traiter cette information. C’est la principale et seule véritable application de l’intelligence artificielle: opérer un tri grossier entre l’information utile et celle qui ne l’est pas, pour éventuellement pouvoir procéder à une analyse et en tirer des conclusions, dans un délai sans cesse plus court.
De même, souvent négligées voire dénigrées (y compris par les économistes), la Connaissance et la Culture ont une importance voire une valeur économique, étant elles-mêmes porteuses d’informations.

Troisième outil fondamental de l’économie: la capacité de comprendre toutes les conséquences d’un phénomène. Lorsque Camille acquiert une pomme, elle a un but: la satisfaction d’un besoin ou d’un désir. La pomme, entre les mains de Camille, sera vraisemblablement mangée, consommée, et ne sera donc plus disponible pour Auguste, quel que soit la quantité de biens ou de services qu’il proposera à Camille, ce qui signifie qu’Auguste devra acquérir une autre pomme ailleurs. De même, la pomme a une durée limite durant laquelle elle est consommable, et viendra un moment où elle sera périmée. Sa valeur sera donc perdue pour Camille. Certains biens ont donc une valeur temporaire, alors que d’autres sont durables, ce qui n’a pas les mêmes conséquences économiques. J’aurais l’occasion d’y revenir.

De façon provocatrice, on pourrait presque considérer que l’Economie peut se passer de l’outil mathématique, au-delà du simple dénombrement de quantités et d’opérations simples d’addition et de multiplication. Et il se trouve que c’est totalement vrai pour ce que j’appelle l’Economie Fondamentale, comme vous le verrez. Je dois néanmoins reconnaître que c’est beaucoup plus difficile lorsque l’on cherche à approfondir l’étude de certains faits économiques, particulièrement d’un point de vue statistique. Là, on quitte la stricte analyse économique pour s’aventurer dans une autre discipline, appelée « économétrie », qui n’a plus grand chose à voir avec l’Economie et tient plus des mathématiques: l’élément humain disparaît derrière des chiffres, et on n’étudie plus l’action humaine, mais des corrélations entre variables. Dans le cadre de ce cours, je n’irais pas aussi loin, même si il me sera probablement indispensable de recourir à des mathématiques très simples.

L’Economie se divise traditionnellement en deux domaines. Pour schématiser de façon très simple, la « micro-économie » est l’étude à l’échelle locale, limitée des échanges, et la « macro-économie » est l’étude de ces échanges à l’échelle d’un pays, voire du monde. On y ajoute un troisième domaine, la Finance, qui se distingue des deux autres en ce sens qu’il s’agit d’un domaine d’analyse consacré au principal outil/support des échanges: la Monnaie.

Parce que la Monnaie est devenue aussi centrale, primordiale dans l’étude des échanges, elle sera l’objet de la première leçon de ce cours, à découvrir très bientôt sur Sombre Plume.

Dans l’intervalle, n’hésitez pas à me laisser vos commentaires et à me faire part de vos suggestions. Cette introduction est volontairement courte et simpliste, la plupart de ce que j’ai abordé ici sera développé et expliqué plus en détails dans les leçons à venir.

Le Maroc, entre Islam fondamentaliste et sorcellerie

De trop nombreux « islamologues » racontent tout et n’importe quoi sur la nature de l’Islam, et parlent les uns de religion, les autres d’idéologie. Et c’est ainsi que le mélange des genres débouche sur des articles où l’on mêle tout et son contraire, proclamant que l’Islam est une religion de paix, les autres que l’Islam est plural et qu’à ses débuts, il était permis de critiquer ses préceptes fondamentaux et même que l’Islam acceptait l’homosexualité. Ces articles sont rédigés par des gens qui ne connaissent visiblement ni l’histoire et les principes de l’Islam, ni l’histoire des peuples au sein desquels il s’est répandu.

Rapidement et succinctement, l’Islam peut être défini comme un projet de société politico-juridique fondé sur une révélation d’essence religieuse, servant à le transcender au-delà des affaires humaines, et donc à le protéger contre toute remise en cause. C’est, en quelque sorte, un contrat social sacralisé: d’une part, le musulman passe un « contrat » social avec la Umma (« communauté islamique »), qu’il rejoint comme un citoyen rejoindrait un pays et en adopterait la nationalité. D’autre part, le musulman passe un pacte avec Allah, envers lequel il se soumet pleinement et s’engage, en tant que croyant, à répandre la Parole incarnée dans le Coran.

L’Islam s’est répandu très rapidement dans sa première phase d’expansion, au cours du VIIe siècle, à la fois par la soumission par les armes (conquête) et par la soumission volontaire (conversion). Cette expansion s’est réalisée sur des espaces où l’autorité des Etats était en déliquescence, et s’est faite d’autant plus facilement que les dirigeants islamiques n’étaient pas fanatiques et laissaient une marge d’interprétation aux peuples qu’ils avaient convertis. C’est ainsi que localement, l’Islam absorbé un certain nombre de traditions « acceptables » dans le cadre islamique, et ce phénomène est de plus en plus marqué à mesure que l’on s’éloigne du cœur religieux constitué par La Mecque, Médine et Bagdad.

L’exemple que je cite le plus souvent est ce qu’on appelle « danse orientale », autrefois « danse du ventre ». Ce qu’on prend aujourd’hui pour un trait culturel issu de la tradition islamique n’a en fait rien à voir avec l’Islam, puisqu’il s’agit d’une survivance d’une pratique typiquement babylonienne, inspirée du mythe d’Ishtar aux Enfers. La Déesse Ishtar, après que son époux ait trouvé la mort, descend aux Enfers pour aller le délivrer. Sept portes se trouvent sur son chemin, et chaque fois, elle doit se défaire d’un de ses voiles pour passer sans encombre. Lorsqu’elle parvient devant Nergal et sa consort Ereshkigal, Ishtar est nue, et doublement impuissante: hors de son royaume, son pouvoir est tari, ce qui est symbolisé par sa nudité. Cet épisode est célèbre et attesté dès l’antiquité, où son origine est déjà plus ou moins oubliée. On le trouve évoqué dans le Nouveau Testament, à travers l’épisode de la danse de Salomé (Marc, 6:22). Au fil des siècles, cette danse rituelle a évolué, s’est transformée, voire ancrée localement par des variantes ou des pratiques spécifiques, et a ainsi survécu à l’oubli dans un espace géographique et idéologico-religieux pourtant hostile aux traditions pré-islamiques.

Les exemples de survivance de traditions « païennes » pourraient faire l’objet d’un livre entier, aussi ne les multiplierais-je pas outre mesure, d’autant que ce n’est pas l’objet de cet article. Il est néanmoins important de comprendre que sous le vernis prétendument islamique, se cachent des traditions qui n’ont rien à voir avec l’Islam et que celui-ci ne saurait être considéré comme un ensemble cohérent et uniforme. La suite de cet article ne saurait donc être interprétée comme une attaque contre l’Islam, et en particulier contre l’Islam malékite qui est dominant au Maroc.

Maghreb et sorcellerie

Si vous connaissez des maghrébins, peut être aurez-vous remarqué à quel point ils ont tendance à être superstitieux. Si pour nous, occidentaux, les questions de possession démoniaque, de sortilèges et de magie noire appartiennent à un passé obscurantiste et font l’objet de films de divertissement, ces questions sont tout à fait prises au sérieux au Maghreb (en fait, il n’y a guère que dans l’Occident moderne où ces questions sont prises à la rigolade et moquées de façon totalement crétine).

Ce qu’on qualifie avec un peu de mépris de « folklore » n’a pourtant rien d’une blague et constitue un élément du quotidien. Si l’existence de Jinns (ou esprits du feu) est ancrée dans le Coran, le Maghreb pré-islamique connaissait lui aussi l’existence de démons et autres esprits malfaisants. Les Jinns coraniques et les « mauvais esprits » du Maghreb antique se sont mêlés par correspondance (« syncrétisme ») pour donner la tradition maghrébine « ésotérique » que l’on peut parfois apercevoir.

La Main de Fatma, ou Khamsa en Tunisie, et Tafust en langues berbères.

L’exemple parfait de cette tradition ésotérique est le symbole que l’on connait sous le nom de « Main de Fatma », surtout connu en Occident sous la forme de pendentifs. Loin d’être de simples bijoux, il s’agit d’amulettes ayant la propriété de protéger leur porteur contre le « mauvais sort », c’est à dire les envoûtements, la sorcellerie et la malchance.

L’origine de ce symbole est à chercher du côté de l’antique Phénicie. Les phéniciens sont en effet les fondateurs de l’antique ville de Carthage (fondée par la princesse Elyssa, ou Didon, qu’Enée abandonnera pour se rendre en Italie, selon l’Enéide de Virgile), devenue Tunis après sa chute sous les coups des romains en 146 avant notre ère. La Phénicie se trouvait sur la côte orientale de la méditerranée, entre l’actuelle Syrie et l’actuel Israel. La Khamsa est liée à la déesse Tanit, que l’on peut plus ou moins identifier avec… Ishtar, la déesse babylonienne. Oui, le monde est assez petit quand on commence à gratter un peu la surface de l’ésotérisme, on retombe toujours sur la Mésopotamie, d’une manière ou d’une autre.

Femme berbère tatouée de façon traditionnelle. Les tatouages sont ici définitifs, mais la démarche est très similaire à celle du harqûs et a une fonction ésotérico-mystique, en plus d’une fonction sociale typique de la culture amazigh. Le tatouage sur le menton indique que cette femme est veuve, par exemple.

C’est le même principe avec le tatouage au henné, appelé harqûs au Maghreb (je simplifie énormément pour cet article déjà long, mais le sujet est bien mieux développé dans cet article). De nos jours simplement vu comme un art décoratif par les touristes occidentaux ignorants (et il faut aussi le dire, le tatouage au henné est souvent devenu une attraction commerciale juteuse), le harqûs est en réalité une pratique ésotérico-magique visant à protéger celui ou celle qui en porte les motifs contre les mauvais esprits et le mauvais sort. Loin d’être anecdotique, il s’agit d’une tradition millénaire, que l’on retrouve du Maroc au Bangladesh, et qui a une fonction de protection voire d’exorcisme. L’exorcisme dont il est question ici n’est pas ce rituel catholique visant à extirper un démon d’un possédé en lui appliquant une croix sur le front, mais une pratique à mi-chemin entre la médecine et le désenvoûtement. Là encore il faut faire appel à la Mésopotamie pour comprendre: la maladie, les douleurs et autres afflictions étaient interprétées comme étant le fait d’un esprit mauvais ayant pénétré le corps. L’utilisation de plantes, de fumigations, de cataplasmes et décoctions, aux côtés de formules rituelles, permettait de chasser le démon, et de faire guérir le corps et l’esprit. D’une certaine façon, il s’agissait de rites que l’on appellerait aujourd’hui « shamaniques ». Ainsi, le marquage au henné s’interprète comme étant l’apposition d’une marque symbolique valant « amulette » pour chasser le mal et s’en protéger.

Le Maroc, épicentre religieux et de magie noire

C’est ce contexte largement méconnu en Europe que survient le Maroc, comme énoncé dans le titre de cet article. Pays à la fois ancré dans une forme d’islamisme avec l’application partielle de la Sharia et des mosquées grandioses, mais aussi perpétuant des valeurs traditionnelles en principe réprouvées par l’Islam, le Maroc est un pays que les occidentaux croient connaître à travers ses aspects touristiques alors qu’ils ne voient que très rarement l’envers du décor, beaucoup moins apte à se trouver sur des cartes postales.

L’illétrisme et la misère y sont chose commune, malgré l’action gouvernementale pour tenter d’améliorer la situation des plus pauvres, du moins officiellement. Car les régions pauvres sont également celles qui produisent le cannabis qui est trafiqué en Europe par centaines de tonnes chaque année, générant entre 25 et 50% du PIB du pays, entre la valeur brute de la drogue exportée vers l’Espagne, la France, l’Italie, l’Allemagne et le Royaume Uni, et l’argent qui est issu de ce commerce et qui est réinjecté dans le pays dans les infrastructures (touristiques notamment, mais pas seulement), par le biais de ces agents de change clandestins appelés « sarafs ». Le pays est ainsi un territoire d’extrêmes, où les inégalités sociales sont absolument ahurissantes. Ce sont ces inégalités sociales extrêmes qui permettent aujourd’hui à certains de mettre en place de tentaculaires réseaux de trafics d’êtres humains… et pire encore.

Settat, au sud de Casablanca

Il y a quelques jours en effet, une affaire d’enlèvement et séquestration a une nouvelle fois agité l’actualité. D’après le site bladi.net, une adolescente a ainsi été retrouvée dans le cimetière de la ville de Settat, dans un état grave. Elle aurait subi des sévices incluant des tatouages et des saignées, de la part d’au moins trois hommes. Son sang devrait servir dans le cadre de rites de magie noire.

Aussi douteuse que cette information puisse paraître, elle rappelle pourtant une autre affaire qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque, y compris en Europe. En 2018, la jeune Khadija Okkarou alors âgée de 17 ans, a été victime d’un enlèvement avec séquestration, de viols collectifs et de tortures. Ce sont pas moins de douze hommes qui ont été identifiés dans cette affaire, que l’on nous a présenté à l’époque comme une « banale » affaire de mœurs dans un pays où la place de la femme est encore largement dévalorisée en accord avec les principes de la Sharia (par exemple, jusqu’à récemment, un violeur pouvait échapper à la prison si il épousait sa victime, forme de mariage forcé parfaitement en accord avec la Sharia; cette pratique juridique a été abandonnée suite à des affaires de suicide particulièrement marquantes au Maroc).

L’affaire Khadija sort pourtant de l’ordinaire sordide de l’exploitation sexuelle et du trafic d’êtres humains, car ses tortionnaires ont pratiqué des rites de sorcellerie en se servant d’elle comme support pour leur magie. Khadija a été tatouée de nombreux symboles ésotérico-magiques, les sévices qu’elle a subis (brûlures de cigarettes etc) servant à augmenter la puissance magique des rites accomplis par ses ravisseurs.

Certains des tatouages imposés à la jeune femme. On aperçoit des brûlures de cigarette à la jonction du pouce et de l’index.

L’affaire a été traitée à la légère par les médias tant marocains qu’étrangers, qui se sont focalisés sur les viols plutôt que sur le fond réel de l’affaire: la sorcellerie. Les viols n’étaient en effet qu’une sorte de « bonus » pour ses ravisseurs, dont les motivations réelles étaient d’ordre ésotérique. Plus exactement, la « magie » devait les aider à devenir riches. J’y reviendrais dans la suite de cet article. L’affaire Khadija a été considérée avec un fort mépris, parce qu’elle s’était produite dans une zone rurale, largement défavorisée, et où la population n’est guère éduquée. Ainsi, ces douze hommes auraient commis ce crime par bêtise et ignorance, plutôt que par une réelle malveillance. Leur procès néanmoins traduit un malaise certain au sein de la société marocaine: alors qu’il aurait dû s’achever en juillet 2019, les juges n’ont eu de cesse de repousser leur jugement. A l’heure où j’écris ces lignes, le procès est toujours en suspens, au grand désespoir de la victime et de ses parents.

Mais pourquoi un tel malaise? S’agit-il d’une certaine honte dans un pays islamique qui revendique sa modernité, ou de quelque chose de plus profond?

Le sacrifice d’enfants au Maroc: une réalité occultée?

L’affaire Khadija, pour sordide qu’elle soit, se termine relativement bien: l’adolescente a survécu, bien que marquée dans sa chair et son âme, et ses tortionnaires identifiés et arrêtés. Ce n’est pas le cas de la majorité des enfants et adolescents qui disparaissent chaque année au Maroc. Les chiffres exacts sont impossibles à connaître: entre les naissances non-déclarées, les dizaines de milliers d’enfants pauvres mis à la rue par leurs parents et les trafics d’êtres humains, il existe une zone grise où il est facile avec un peu d’argent de se procurer de petites victimes pour les divers trafics d’êtres humains, qu’il s’agisse d’exploitation sexuelle, de migration forcée ou de vente de bébés. Si une partie de ces enfants parvient à échapper à ses bourreaux, une autre disparaît sans laisser aucune trace de son existence même…

Et parmi ceux-là, une fraction serait sacrifiée dans le cadre de pratiques ésotérico-magiques. L’affaire Khadija et l’affaire récente de cette adolescente encore sans nom montrent que des individus sont prêts à recourir à des pratiques « magiques » sur des adolescentes qu’ils ont préalablement enlevées. Ces deux affaires surviennent à un moment où les enlèvements d’enfants semblent se multiplier, en tout cas se remarquer un peu plus. Mais il est difficile de faire la part des choses entre les affaires classiques de pédophilie et de trafic d’êtres humains, et des affaires plus occultes.

Il est cependant certain qu’il y a de nombreuses rumeurs et parfois des témoignages à propos d’un phénomène intrinsèquement occulte, les enfants « zouhris » (mes excuses d’avance pour l’orthographe, on trouve des tonnes de graphies et j’ai choisi la plus simple). Selon le folklore marocain, ces enfants seraient des « hybrides » entre humains et Jinns, soit que les Jinns auraient volé un enfant pour le remplacer par le leur, soit que les parents n’auraient pas prononcé la prière avant la conception de leur enfant, etc, etc. Ces enfants porteraient des signes distinctifs, qui semblent varier selon les régions. Celui qui revient le plus souvent est lié aux lignes des mains, soit qu’elles seraient continues, soit qu’elles seraient symétriques dans les deux mains. D’autres histoires se rapportent à la couleur des yeux, à des marques dans les cheveux, ou à des grains de beauté à certains emplacements. Leur trait commun est que l’enfant zouhri permettrait, par le biais de rituels visant à récupérer leur sang, de retrouver des trésors enfouis.

On trouve des tonnes de récits sur internet, où leurs auteurs racontent comment ils ont échappé à des tentatives d’enlèvements parce que présumés zouhris, ou de maghrébins européens confrontés à ce folklore avec leurs propres enfants lorsque allant en vacances au Maroc. S’ils sont évidemment invérifiables et doivent donc être considérés avec précaution, les deux affaires bien réelles et attestées que j’ai rapporté dans cet article donnent une réelle épaisseur à ces témoignages. Et cela fait froid dans le dos, surtout quand on sait que ce genre de crime rituel a lieu de manière indéniable et certaine dans d’autres parties d’Afrique, notamment « les enfants sorciers » au Nigéria ou les albinos dans toute l’Afrique sub-saharienne

Impossible, pourtant, de trouver aujourd’hui le moindre article fiable sur internet, sur le phénomène des crimes rituels au Maroc, malgré les dizaines de témoignages relatifs au folklore entourant les enfants zouhris, voire de personnes affirmant avoir échappé à un enlèvement quand elles étaient enfants. A l’exception de l’affaire Khadija, je n’ai pu trouver qu’une seule autre affaire assimilable à des crimes rituels au Maroc, et c’est une affaire rapportée par Bladi.net, qui n’a pas forcément les mêmes standards que des journaux institutionnels.

Alors qu’en penser? D’un côté, on peut imaginer que ces histoires sont avant tout du folklore, une sorte de légende urbaine dont tout le monde se convaincrait de la réalité, et qui prospèrerait sur le souffre d’affaires d’enlèvements et d’exploitation infantile bien réelles. De l’autre, on peut imaginer qu’à l’ère d’internet où il est si facile d’exclure des résultats spécifiques des moteurs de recherche, il le serait tout autant d’effacer des registres des affaires rapportées dans les médias, pour des raisons d’ordre public. C’est en fait le cas avec de nombreux articles, comme j’ai pu le constater récemment quand Moqtada al-Sadr a refait surface dans les médias occidentaux, auréolé de respectabilité, alors qu’il était considéré comme un danger d’ordre international au même titre que Ben Laden ou Al- Zarqawi, parce qu’il dirigeait l’Armée du Mahdi, une organisation terroriste qui a semé la terreur pendant la guerre civile en Irak après l’invasion du pays par les américains en 2003. Si on peut réarranger le passé sur ce sujet, pourquoi pas sur un sujet tel que celui-ci, qui n’est pas sans rappeler les histoires de crimes rituels sensément commis par les juifs en Europe?

Quelle que soit la vérité, une chose est certaine: la magie, l’occultisme, la sorcellerie, l’ésotérisme, ou quel que soit le nom qu’on donne à ces pratiques, est une chose sérieuse et réelle au Maghreb, pouvant déboucher malheureusement sur des crimes abominables. Les récits et témoignages et la persistance au fil des ans de ces rumeurs de crimes rituels laissent entrevoir un envers du décor beaucoup plus sombre que ne le laissent présager les images idylliques de carte postale que l’on perçoit généralement du Maghreb.

Méthodes quantitatives vs. méthodes qualitatives…

…ou « pourquoi bâtir un raisonnement économique ou politique sur des statistiques est complètement con ».

Comme tous les mois, on nous parle de la « hausse baissière à reculons inversés » du chômage en France. Comme TOUS les mois, on vient mettre en évidence le décalage entre les chiffres Pôle Emploi (basé sur le nombre d’inscrits dans ses services, répartis en catégories) et les chiffres de l’INSEE, basés sur des « enquêtes » statistiques, établies à partir de sondages sur « panel représentatif de la population en France ».


Dans le premier cas, on a une méthode qualitative, tirée d’une donnée brute fiable, dans le deuxième, on a une méthode quantitative d’extrapolation avec des équations et des variables qu’on dose un peu comme on veut.

Vous le savez si vous suivez ces pages régulièrement mais je vais le répéter, j’ai claqué la porte de mon doctorat à Turin entre autres raisons parce que le conseil scientifique du programme voulait m’imposer de faire des études quantitatives, ce que je refuse pour des raisons éthiques (intégrité scientifique). Rien n’est plus simple que de manipuler des statistiques et des ensembles de données brutes, et de les trafiquer pour aller dans un sens ou dans un autre selon le vent du moment. J’ai même été formé pour le faire: on appelle ça une « correction de données » ou une « correction de modèle », et ça consiste à exclure des données de l’ensemble qu’on analyse « parce qu’elles ne sont pas cohérentes avec les observations », ou à introduire des variables dans le modèle pour tordre les résultats dans un sens qui correspond mieux « aux observations » (en réalité, aux préjugés du modélisateur). La plupart des corrections (certaines sont légitimes, tout de même) ne sont pas décrites dans les articles et les études, ce qui permet de faire croire qu’elles collent au réel. C’est beaucoup plus compliqué avec une démarche qualitative, parce que là, on explique tout de A à Z, et on ne peut pas tordre les données sans que ça ne se détecte tout de suite.

Ce traficotage statistique n’a pas lieu qu’à l’INSEE (même si ils sont champions pour ça), mais à tous les niveaux politico-économiques de l’Etat, depuis le service municipal ultra-rural à la présidence de la République. Or, c’est avec ce genre de saloperie que sont élaborées des réformes comme celle des retraites ou celles sur la santé/hôpital, et plus généralement, TOUTES les lois en France.
Notre Etat français, comme toutes les socio-démocraties occidentales, est un vaste marais de pus vérolé et envahi de parasites porteurs de tous les maux qui nous frappe en tant que Peuple.

Il est temps d’assainir tout ça, et de rebâtir une communauté française forte, assise sur une identité claire, appuyée sur des valeurs d’honneur, de droiture, d’honnêteté et de transparence.

BONUS

Un cas concret: dans le cadre de mon programme doctoral, j’ai travaillé sur une analyse quantitative de la réforme des retraites Monti-Fornero de 2011 en Italie. L’idée était de vérifier si la réforme, dont l’objet était de repousser l’âge de départ en retraite et in fine d’économiser de l’argent public, avait produit des effets. L’étude portait sur un ensemble de données recueillies comme l’INSEE, par enquête auprès d’un panel de 20 000 personnes environ. En gros, l’exercice consistait à prendre les gens de ce panel étant partis à la retraite avant la loi, de regarder l’âge moyen qu’ils avaient à l’époque, puis de comparer avec les gens qui sont partis à la retraite après l’entrée en vigueur de la loi, et de regarder quel âge ils avaient à ce moment là.

Premier problème: l’enquête ne concernait pas les retraites, mais la situation socio-professionnelle au sens large des répondants. Pour des raisons de coûts, les enquêtes portent généralement sur plusieurs sujets à la fois, et non un seul. C’est ainsi que sur 20 000 « échantillons » (nom donné à une personne interrogée), il n’y en a en réalité qu’une petite partie qui est pertinente pour une analyse portant sur les retraites. Dans le cas présent, l’ensemble de donnée s’est réduit à 1700 échantillons, sur 20 000 au départ. Avec d’importantes disparités régionales (la situation n’est pas la même dans le nord industriel de l’Italie, et le sud rural, agricole), d’importantes disparités relatives aux carrières (fonctionnaires, ouvriers, professions libérales…) et même au regard du sexe ou de la situation maritale. Or, ces données sont extrêmement importantes quand on prétend analyser l’impact d’une loi sur une population… et dans le cas présent, sur un panel représentatif au départ, une fois le tri effectué, il n’y a absolument plus aucune représentativité.

Cette loi avait été présentée avec l’attirail habituel de promesses et de graphiques colorés. Elle était sensée résoudre tous les problèmes: corriger le déficit des caisses de retraites, protéger les veuves, soutenir les femmes célibataires, profiter aux personnes ayant eu une carrière d’emplois précaires ou à temps partiel, tout en étant « plus juste » avec les travailleurs pauvres. Elle a été une catastrophe pour tout le monde en Italie, à quelques exceptions près (les cadres, les professions libérales type médecins ou avocats… et encore), et est l’une des raisons pour lesquelles le M5S et la Liga ont pu s’entendre pour former un gouvernement en 2018. Dans l’analyse que j’avais faite à partir des données gouvernementales, il n’y avait que peu d’impact pour les travailleurs des classes ouvrières et pas ou peu qualifiées, et les plus affectés étaient au contraire les personnes diplômées, ce qui était parfaitement en accord avec le discours de « justice » du gouvernement italien.

Comment expliquer un tel décalage entre l’analyse et la réalité? Avec une analyse qualitative. L’astuce, c’était que les statistiques portaient non pas sur le rallongement de carrière, mais sur l’âge de départ en retraite. Et le diable est dans les détails: les classes ouvrières entrent plus tôt dans la vie active (généralement entre 16 et 20 ans) comparativement aux fonctionnaires et autres diplômés (entre 20 et 25 ans). Or, depuis la fin des années 1960 et surtout le début des années 1970, la population italienne, tout comme la population française, s’est détournée des métiers ouvriers et s’est mise à faire des études, entrant de ce fait plus tardivement sur le marché du travail. L’infléchissement a même une date de « naissance »: 1968, qui a été une année capitale dans toute l’Europe occidentale et pas seulement en France.

La jeunesse de l’époque post-68 tendait à se détourner des voies manuelles (équivalent CAP/BEP) et de l’apprentissage, pour faire un équivalent bac (bac pro ou bac général) voire un diplôme équivalent DEUG (bac +2; il faut rappeler aux plus jeunes que la réforme Licence+Master+Doctorat ou LMD date de 2004). Un rallongement d’études d’environ deux ans, décalant d’autant l’entrée dans la vie active… Et c’est ainsi qu’une quarantaine d’années plus tard, une loi réformant les retraites donne l’illusion d’avoir effectivement décalé l’âge de départ en retraite d’environ deux ans, tout en camouflant dans les chiffres son impact économique dramatique pour les plus pauvres et les plus précaires… et tous les autres. Car dans les faits, comme en France, la réforme portait moins sur l’âge de départ en retraite que sur le montant des pensions, dépendant de la durée de cotisation (42, puis 43 puis 44 ans): une personne qui avait cotisé la durée légale mais n’avait pas l’âge de départ en retraite devait rester au travail sous peine de voir les montants de sa pension réduits. Et inversement, une personne qui avait l’âge de départ en retraite mais n’aurait pas cotisé la durée prévue avait elle aussi une pension de retraite totalement ridicule.

L’ensemble de la population la plus âgée était donc affecté très négativement sur le plan économique (et c’était encore pire pour les populations déjà précarisées), ce qui ne ressortait absolument pas des statistiques du gouvernement italien, qui au contraire avait présenté un impact financier positif, à partir de ses modèles quantitatifs, alors qu’une analyse qualitative portant sur les données disponibles auprès des caisses de retraite aurait montré la catastrophe et aurait permis de mettre en place un système alternatif beaucoup plus adapté. C’était ce qu’avaient proposé la Liga de Matteo Salvini et le Movimente 5 Stelle de Luigi di Maio, avec le « Quota 100 », un système très simple: lorsqu’une personne atteint « 100 » en cumulant son âge et le nombre d’année de cotisation pour la retraite, elle peut prétendre à partir à la retraite (une personne de 58 ans ayant cotisé 42 ans peut donc y prétendre, une personne de 65 ans ayant cotisé 34 ans devra attendre un an de plus). Il y a évidemment une indexation sur la durée et les montants de cotisation et d’autres ajustements, mais il y a surtout une pension de base indexée sur le coût de la vie permettant à quelqu’un ayant travaillé toute sa vie de ne jamais tomber sous le seuil de pauvreté…

Les données socio-économiques ne sont pas encore suffisantes pour juger de la pertinence de ce système, néanmoins les premiers indicateurs sont tout à fait positifs, au grand dam des financiers qui avaient prédit une catastrophe, avec leurs modèles quantitatifs trafiqués…

Comment Lutter efficacement contre l’idéologie islamique, par Chahdortt Djavann

L’immense déception du « match du millenium » entre Fillon et Zineb m’a amené à chercher d’autres auteurs, d’autres ouvrages sur le sujet de la lutte contre l’islamisme. On peut critiquer Amazon sur beaucoup de choses, mais il en est une qui est une bénédiction: les suggestions. C’est grâce à elles que je suis tombé sur cet essai de Chahdortt Djavann, romancière et essayiste française d’origine iranienne. Avec 200 pages sur la balance, on n’est clairement pas dans la même catégorie que le pastiche d’essai de Zineb.

Paru chez Grasset à l’automne 2016 et réédité en 2018 au livre de poche, il a été rédigé dans les mêmes conditions que les deux autres, suite aux mêmes événements, les attentats de Paris du 13 novembre 2015.

Contrairement aux deux autres, en revanche, Djavann sait de quoi elle parle, et pour cause: elle a subi le régime des Mollahs, et de plein fouet. Née en 1967 dans l’Iran du Chah, elle a 12 ans quand survient la Révolution Islamique. A 13 ans, elle est tabassée par les Gardiens de la Révolution parce qu’elle participait à une manifestation contre le régime islamique, et s’en tire avec deux côtes cassées, et trois semaines de détention. Deux de ses amies sont tuées. Elle finit par devoir quitter le pays, en 1989, se réfugie en Turquie, avant d’arriver en France en 1993, vivant dans un véritable dénuement, sa famille ayant tout perdu. Autant dire que d’emblée, ses affinités avec les islamistes ne sont pas marquées du sceau de l’amitié…

Et cela s’illustre rapidement, car elle rédige en 2003 un réquisitoire contre le voile islamique, « Bas les voiles!« . Ses arguments, basés sur sa propre expérience, l’amènent à témoigner en 2003 devant la commission Stasi sur le voile à l’école. En 2004, elle signe un nouvel essai intitulé « Que pense Allah de l’Europe?« , exposant les stratégies islamistes d’infiltration politique des institutions françaises et plus généralement européennes. Si elle s’oriente par la suite vers une carrière de romancière, elle reprend la plume pour rédiger cet essai contre l’Islamisme en 2016.

Ok, mais qu’est-ce que ça vaut?

Dès les premières pages, on comprend qu’on tient un bouquin sérieux dans sa démarche et honnête quant à ses objectifs et dans son rapport à son sujet. Sa plume est claire et sincère, et au bout d’à peine cinq pages de l’introduction, j’ai saisi pourquoi j’étais sorti de l’essai de Zineb avec un sentiment de malaise: Chahdortt n’essaie pas de lutter contre les islamistes avec l’Islam, elle les combat avec les principes de laïcité, de démocratie, et plus généralement, avec ce qui a constitué le socle de notre société depuis deux siècles. De fait, elle ne cite jamais le Coran, ni n’essaie pas de nous parler du Prophète sous couvert de critique. Elle ne prétend pas réformer une religion, mais combattre une idéologie politique. Et nom de Dieu, ça fait du bien de voir enfin un essai nous lâcher la grappe avec ces histoires. La lutte contre l’islamisme n’est pas une affaire d’exégèse du Coran, n’est pas une histoire d’islamologues, et ça, Chahdortt Djavann nous le rappelle très efficacement. Pas besoin d’un hypothétique et chimérique « Islam des Lumières », les Lois de la République suffisent.

Elle ne se permet qu’une seule incursion dans le domaine religieux, lorsqu’elle rappelle les cinq piliers de l’Islam (p.44). Elle rappelle ainsi que contrairement aux discours des islamologues, il n’y a pas besoin de suivre tout un tas de prescriptions du type voile ou hallal pour être un « bon musulman », puisque ces cinq piliers suffisent: la profession de foi (la Shahada), qui marque l’entrée dans la foi islamique, la prière (cinq fois par jour pour les sunnites, trois pour les chiites), l’aumône (la Zakât), le jeûne pendant le mois du Ramadan, si l’état de santé le permet, et le pélerinage à La Mecque (le Hajj) au moins une fois dans sa vie, si les moyens financiers le permettent. C’est tout. Pas de hallal, pas de voile, pas de prosélytisme, pas de morale islamique, pas de sharia, pas d’interdiction de l’alcool, pas d’histoire de quoi que ce soit d’autre et certainement pas de Jihad, c’est à dire rien de ces prescriptions idéologiques de l’idéologie islamique qu’elle expose quelques pages plus loin (p.50).

La suite de son essai s’attèle à déconstruire la méthodologie islamiste, et n’hésite pas à dénoncer des « sociologues » comme Khosrokhavar (p.57) et Olivier Roy (p.111), des universitaires et autres intellectuels, comme Fariba Abdelkah, Azadeh Kian ou Nahal Tajadod (p.113) ou encore Marjane Satrapi (p.114-118), dont Persépolis tient plus du manifeste pro-islamiste que de la critique du régime iranien (critique de toute façon contrôlée par ce régime, pour se donner des airs démocratiques et signer des contrats commerciaux avec les puissances étrangères). Elle n’épargne pas le monde politique non plus, et n’hésite pas à s’en prendre à Hollande et son discours si marqué par les islamologues, ni à Obama (p.131-136), dont la politique d’ouverture envers l’Iran a été selon elle une véritable catastrophe internationale.

Loin du politiquement correct, une invention de répression politique des opinions publique qui a tant servi l’idéologie islamiste, Chadhortt Djavann explique que les jeunes séduits par l’islamisme et le jihadisme ne le sont pas, comme on le lit trop souvent, pour des raisons socio-économiques. Les « jeunes de banlieue » ne sont pas plus défavorisés ni plus abandonnés que les jeunes ruraux, qui eux pourtant ne cèdent pas à la violence ni à un extrémisme politique virulent. Si ils cèdent aux sirènes du jihadisme, c’est parce que le discours islamiste est partout, parce qu’on laisse les islamistes les prendre en main. Pire, on le leur a demandé. Et là, je ne peux qu’être d’accord avec Djavann: après les émeutes de 2005, je me souviens très bien avoir vu un reportage au journal de TF1 (à l’époque, il n’y avait pas BFMTV, il faut s’en rappeler) faisant la promotion des islamistes du mouvement Tabligh qui allaient à la rencontre des jeunes « désoeuvrés » en bas des immeubles pour les inciter à s’impliquer dans la religion. Un concept de pacification qui rappelle celui des « grands frères » des années 1990, largement approuvé par le Gouvernement et Sarkozy en tête, avec son idée de vouloir créer un « Islam de France » par le biais du CFCM, dans les faits création purement estampillée « Frères Musulmans ».

Djavann Chahdortt insiste également sur le fait que les enfants d’immigrés musulmans sont souvent forcés dans leur « foi » par la pression de leurs familles, amis voire simples étrangers, parfois violente (de plus en plus violente, pourrait-on dire, au vu de l’actualité quotidienne…). L’anecdote qu’elle raconte sur ses années d’étudiante parisienne, où elle fréquente le restaurant universitaire et réclame une côte de porc pour se voir dire par la serveuse, musulmane, « c’est du porc! » puis « tu manges du porc, toi? T’es pas musulmane? », date de 1997. De nos jours, où la question du porc à la cantine est devenue un véritable débat de société, on mesure à quel point la pénétration de l’islamisme dans notre société en est arrivée à un point inimaginable il n’y a que 30 ans.

La fin de son ouvrage apporte des éléments de réponse (si on ne les avait pas déjà compris au cours de la lecture de son essai) à la question posée par son titre. L’un de ses points principaux est qu’il n’existe pas un « Islam de France », comme certains le promeuvent sans arrêt. Il y a l’Islam, point. Et cet Islam, en Occident comme ailleurs, est gangréné par l’idéologie islamiste. Pour lutter contre elle, il faut d’abord contrer ses prétentions « identitaires »: voile dans l’espace public (et donc à l’école et dans les universités), exceptions alimentaires dans les cantines et restaurants, et en un mot comme en cent, protéger farouchement la laïcité, qui est une neutralité et non une coexistence de religions. Elle propose ensuite l’instauration d’un service civique obligatoire, pour les hommes comme pour les femmes, pour restaurer le sentiment d’appartenance à la communauté française, et non pas à une communauté non républicaine. Elle propose également, dans le même esprit, l’instauration d’un uniforme scolaire (sans voile!), et le réapprentissage de la Marseillaise à l’école. Elle s’avance également sur la question de la déchéance de nationalité, s’y montrant largement favorable. Plus généralement, c’est la question du choix de l’immigration et de l’imposition d’un « pacte social » avec l’immigré, qu’elle défend. Enfin, elle propose de former non pas des imams, mais des éducateurs laïcs, pour canaliser la jeunesse dans le sens républicain plutôt que dans le sens islamique, voire islamiste. Elle défend l’idée que le Peuple français a son mot à dire, et propose des consultations populaires sur les sujets les plus importants, par exemple la limitation des droits et allocations aux étrangers. Un sujet qu’elle n’aborde pas à la légère, ayant été elle-même immigrée ne parlant pas la langue française à son arrivée…

Mon analyse et avis

Difficile de dire que Chahdortt Djavann a écrit un essai à côté de la plaque ou totalement vide. C’est loin d’être le cas, et je ressors de ma lecture avec la sensation d’avoir ENFIN lu quelque chose d’à la fois sans ambiguïté et fondamentalement anti-islamiste, et surtout sincère et pertinent. Ce qu’elle écrit est juste, à tous les niveaux, et s’appuie totalement sur ce que notre société française a en elle, plutôt que d’aller chercher des réponses dans une sorte de contre-islamisme fondé sur le Coran. Avec Chadhortt Djavann, pas de sentiment d’avoir lu un pamphlet d’une faction islamiste dirigé contre une autre faction rivale. Et franchement, ça fait du bien.

Le seul petit reproche que je peux faire à cet essai est sa propension à réduire l’islamisme à l’Iran, qui serait selon elle la source de tous les problèmes liés à l’Islam dans le monde. Une analyse que je suis loin de partager, même si il est clair que l’Iran n’est pas innocent du tout dans la diffusion et la généralisation du discours idéologique islamiste à travers le monde. A lire Djavann, l’islamisme n’existait pas avant la Révolution Islamique de 1979. Or, c’est inexact. Les Frères Musulmans ont été fondés à la fin du 19e siècle, officiellement dans les années 1920. Le Talbigh a été fondé dans ce qui était l’Inde, puis est devenu le Pakistan Oriental puis le Bangladesh, en 1927. La construction de l’Arabie Saoudite telle qu’on la connait aujourd’hui, sous le règne de la famille al-Saoud, s’étend entre 1902 et 1932, et principalement dans les années 1920.

Pourquoi les années 1920 semblent-elles marquer autant l’histoire de l’Islamisme moderne? Tout simplement à cause de la chute du Califat Ottoman, qui s’est effondré définitivement en 1923. La place laissée vacante a été simplement occupée par d’autres. Le Califat Ottoman était le dernier avatar de l’islamisme « ancien », celui qui utilisait la conquête militaire pour répandre la foi musulmane (notamment dans les Balkans et dans le Caucase, dont l’instabilité aujourd’hui est totalement liée à l’époque de la domination ottomane). Avec sa disparition, c’est l’Islam politique qui prend le relais. Face à des puissances militaires invincibles comme l’Empire anglais, l’Empire français, les Etats-Unis naissants ou encore l’URSS lui aussi balbutiant, il fallait recourir à la ruse plutôt qu’à la force, une leçon très tôt apprise.

La Révolution islamique de 1979, intervenue 50 ans plus tard, me semble être plutôt le résultat plutôt que le point de départ, la confirmation que les méthodes de l’Islam politique pour instaurer un régime islamiste fonctionnent, et permettent de séduire les élites des pays occidentaux, sans l’appui desquels la Révolution Islamique de Khomeini n’aurait jamais pu réussir. Si elle a été un point de départ, c’est pour le lancement des projets de conquête insidieuse de l’Europe, mais c’est un problème mondial, et pas seulement occidental.

Dans l’ensemble néanmoins, Djavann a raison sur beaucoup de point. Je ne suis pas sûr que réintroduire l’uniforme et la marseillaise soient si importants dans la lutte contre l’Islamisme, mais une immigration choisie (sur le modèle québécois) et l’instauration d’un contrat social avec des obligations strictes pour les immigrés sous peine de non-renouvellement de l’autorisation de séjour sont la base qu’il aurait fallu instaurer il y a déjà 25 ans. La déchéance de nationalité pour les tenants de l’islamisme et de son avatar violent, le jihadisme, sont tout aussi nécessaires à notre époque où les enfants d’immigrés sont français mais rêvent d’instaurer un régime islamique en France. Comme Djavann le dit si bien, il y a 40 Etats islamiques dans le monde, mais il n’y a qu’une seule France. Si quelqu’un ne s’y plaît pas, libre à lui de partir et de faire le chemin inverse de celui qu’elle-même a fait. Enfin, l’interdiction du voile islamique en dehors du cadre privé et du cadre religieux (mosquée et célébrations spécifiques), c’est à dire dans l’espace public, aussi bien à l’école qu’à l’université, dans la rue ou dans l’administation publique, se justifie largement par son utilisation par les islamistes comme base de toute leur idéologie. Ce n’est PAS un vêtement religieux, c’est un vêtement politique, idéologique. On interdit le port de signes et uniformes national-socialistes, il n’y a aucune raison pour laquelle on ne bannirait pas le voile.

Je doute, enfin, de la capacité de notre démocratie à débattre et porter des décisions anti-islamistes. L’élection de Macron constitue à cet égard la meilleure démonstration que la démocratie est en panne en France, que ce soit dans la crise des gilets jaunes ou autre. Jamais dans l’histoire un gouvernement n’avait autant inclus d’islamistes assumés comme tels, de personnalités anti-France voire anti-français, ni de collaborationnistes pro-Islam. Macron est l’illustration absolue des défaillances de notre démocratie, qui se borne à faire barrage à une extrême droite qui n’a d’extrême que son relativisme et sa propension à toutes les compromissions, quitte à sacrifier l’identité française sur l’autel de l’Europe et de l’identité communautariste. Notre pays, sur la question de la lutte contre l’Islamisme comme sur tous les autres sujets, a besoin d’un anti-Macron, d’un Président fort, antithèse de ce que représente notre pathétique locataire de l’Elysée actuel. Le type de politique qui malheureusement ne viendra pas du monde politique actuel… mais c’est un autre problème, et une autre histoire.

Conclusion:

Un très bon livre, même si il se concentre un peu trop sur l’Iran (rappelons que son auteure est née en Iran, ce qui explique certainement cela). Un vrai diagnostic, une vraie dénonciation, avec des noms, des dates, des circonstances, et surtout, de vraies propositions, peut être un peu idéalistes ou tardives, mais néanmoins nécessaires. Surtout, un bouquin qui ne donne pas l’impression de faire la promotion d’un « autre Islam », c’est à dire fait la promotion d’un islamisme alternatif. Djavann reste fidèle à ce qui a fait de la France ce qu’elle est, avec une laïcité farouchement anti-cléricale dans la sphère politique.

Si vous ne deviez lire qu’un seul ouvrage sur le sujet de la lutte contre l’Islamisme, c’est celui-ci, même si il date d’un temps avant Trump et avant Macron. A bien des égards, ses préconisations ne suffisent déjà plus, même si elles n’en restent pas moins nécessaires.

Le match du millénaire: Fillon Vs. Zineb

Pour commencer cette année sur les chapeaux de roues, j’ai le plaisir d’accueillir sur Sombre Plume le match du… soyons fous, du MILLENIUM!

A ma gauche, le poids mort de la politique française, 150 pages, et mille fois plus sur le plan pénal. Premier Ministre de la France sous l’ère Sarkozy, il déclarait avec dramatisme qu’il était à la tête d’un Etat virtuellement en faillite, et son héritage s’est limité à son surnom de « Droopy ». Une ovation pour Fraaaaaaaançois Filons!


A ma droite, l’outsideuse, petite maghrébine de quelques dizaines de kilos pesant 70 pages sur la balance, pudiquement estampillée « la survivante de Charlie Hebdo » comme si c’était son seul fait d’armes, sa hargne contre les islamistes n’a d’égal que la hargne des islamistes contre elle, j’ai nommé Ziiiiiiineeeeeeeeeeb El-Rhazoui!


Tous les deux ont publié à l’automne 2016 un bouquin pour démantibuler, démembrer, annihiler l’islamisme en France. Lequel va remporter la palme du meilleur combattant contre les barbares barbus, lequel fait le meilleur constat de son temps et propose les meilleures solutions? Vous découvrirez tout ici, dans cet article, sur Sombre Pluuuuuume!

Deux bouquins, un même sujet, qui va remporter la palme?

La galanterie étant désormais un truc misogyne, je vais commencer par Fillon.

Fillon: un coup pour rien

Je dois bien le reconnaître, je n’attendais absolument rien de ce bouquin. Comme je n’attend jamais rien des bouquins d’hommes politiques, qui de toute façon n’écrivent généralement pas leurs propres bouquins et font appel (comble de l’ironie pour des gens qui se drapent dans les grands principes républicains) à des nègres littéraires.

Et d’emblée, mon sentiment a été de lire un bouquin écrit par quelqu’un d’autre. Les tournures de phrases sont policées, cisaillées sur mesure dans la plus absurde neutralité. Les premiers chapitres n’ont aucune âme et pourraient tout aussi bien avoir été écrits par un bot. La fin est plus passionnée (jamais passionnante), et on y retrouve mieux la patte de Fillon, plus adepte de la phrase choc et percutante que du machin sans forme du début du bouquin. « Mais qu’est-ce que ça vaut? », me direz-vous. Hé bien… pas grand chose.

J’ai été surpris par le deuxième chapitre (le premier n’est qu’un constat sans intérêt), qui semblait s’atteler à dénoncer la passivité des autorités françaises face au phénomène islamiste et à la montée d’un courant terroriste en son sein. Je ne m’attendais pas à ce que Fillon parle d’emblée « d’aveuglement volontaire », qui traduit une véritable trahison française (du nom du bouquin de Waleed al-Husseini) de la part de nos gouvernants, dont Fillon, puisqu’il a été Premier Ministre de Sarkozy de 2007 à 2012 (et ministre sous Balladur en 1993, puis Juppé en 95, puis sous Raffarin en 2002 puis encore en 2004). Il est, il faut le rappeler, le premier Premier Ministre à avoir inauguré une mosquée, en 2010…

Mosquée Al-Ihsan, Argentueil, 28 juin 2010. Celui qui pourfend l’islamisme ne bronche pas d’un cil en posant à côté d’une enfant voilée habillée de sa plus belle robe blanche de mariée.
Lire le récit de l’événement ici.

Serait-ce à dire qu’il exprime des regrets pour ses propres turpitudes? Allons, allons, n’allons pas jusque là. Fillon ne donne aucun nom, aucune circonstance, aucun exemple des « petits arrangements », n’émet que de vagues affirmations sur « un maire communiste » par-ci, un socialiste par-là. Ça commence déjà fort, et on est que page 41…

Alors bon, je vais pas vous faire tout le bouquin comme ça, parce que ça n’a aucun intérêt. La première partie n’a aucune substance, tout est de cet ordre. Quand il dénonce le financement étranger des mosquées, ce n’est pas pour taper sur l’Arabie Saoudite (qu’il cite, quand même, ouf!), mais pour plaider pour un « Islam de France » avec une réforme du CFCM, et une meilleure collaboration européenne. Il digresse énormément sur la question de la Syrie et du Califat (« Daech »), plaidant pour une réintégration du régime d’Al-Assad dans le concert des Nations, mais sans vraiment donner de détail sur ce qu’il souhaite faire ensuite. Parce que bon, en 2016, ce n’est pas parce qu’on réintègre Al-Assad dans le processus des relatons internationales que le Califat disparaît comme par enchantement (il aura fallu 3 ans de plus, 3 ans d’intenses combats de reconquête, meurtriers et destructeurs, pour dissoudre la majeure partie des cellules brandissant le drapeau noir du Califat, qui existe toujours en Syrie aujourd’hui).

Puis est venu le chapitre où on sent bien le style Fillon reprendre la main (exit le nègre littéraire, ici Fillon a des trucs à dire). Intitulé « reconquérir les territoires perdus de la République », du nom de ce bouquin paru en 2003 sur l’état de délabrement de l’enseignement public dans les « quartiers », ce chapitre traite de tout sauf de ce que son titre exprime. Le cœur de son sujet, c’est le fait que les écoliers juifs ne puissent plus aller dans les établissements d’enseignement public à cause de l’antisémitisme qui y règne. Jamais Fillon ne dira que ce n’est qu’un épiphénomène d’un problème plus large, plus lourd, qu’est l’immigration sans contrôle (il se borne réclamer la création d’une agence pour surveiller les frontières extérieures de l’Union Européenne, qui existe déjà à l’époque, et se nomme Frontex), y compris, donc, de personnes islamisées dans des pays où le régime est clairement islamiste (Maroc et Algérie en tête), n’ayant donc aucun respect pour nos lois républicaines puisque lois de mécréants, qui ne valent rien face à la sharia. Des victimes des attentats, Fillon ne dira que quelques mots, surtout pour illustrer son propos « l’islamisme, c’est des méchants ». Il ne dira rien sur les personnes tabassées tous les jours, des jeunes filles violées à la chaine, des gamins rackettés. Le quotidien des français, quels qu’ils soient, ne semble pas valoir la peine qu’on s’y attarde. Les écoliers juifs, par contre, ça, ça fera l’objet d’un chapitre complet (p.95-115).

La suite est une cacophonie sans réel rapport avec son sujet, qui finalement n’est qu’une accroche pour sa campagne présidentielle de 2017. Ses solutions pour lutter contre l’islamisme? réformer l’Etat en abolissant les 35 heures et en supprimant 500 000 postes de fonctionnaires (p.123). Cocasse quand sur la page d’avant, il parle de réformer la Justice en lui donnant plus de moyens et de magistrats, et de faire de même pour la Police. Je lui reconnais ça: il est cohérent. Il se plaint quelques pages plus tard (p.131 et s.) de ce que Taubira avait démoli son programme de construction de places de prison pour en disposer de 80 000 en 2017. Comme si la Prison avait un quelconque effet dissuasif contre des gens qui se radicalisent dans les mosquées et sur internet… Il poursuit d’ailleurs en prônant le renforcement du Renseignement en prison (p.125).

Un bon point pour lui, cependant: il reconnaît qu’on n’applique pas les textes législatifs dont notre pays s’est doté ces dernières années. Il n’y a donc pas besoin de changer la Constitution (on était en plein Etat d’urgence à l’époque, et une réforme était en cours pour intégrer ce régime d’exception dans le droit « normal »), il suffisait d’appliquer la Loi. Ce qui est vrai.

Il prône également l’expulsion des étrangers radicalisés (p.139), et le transfert aux grands acteurs d’internet du contrôle des discours haineux (ce qui était déjà fait, même si en l’occurrence, il s’agissait de taper sur « l’extrême droite » en prétextant taper sur les islamistes).

Et… voilà, c’est tout. Même pas livre-programme, ce bouquin est une bête déclaration d’intention, rien de plus qu’un long discours bien-pensant, sans aucune réelle prise de position contre l’Islamisme (car lui se positionne contre le terrorisme). La question des mariages forcés, des gamines envoyées au bled pour y épouser leur cousin, celle des revendications sans cesse plus abusives (Burkini, non-mixité dans l’espace public, création de tribunaux islamiques sur le modèle des cours de la Sharia à Londres), quand elles ne sont pas tout simplement sécessionnistes, tout ça, Fillon s’en tape, ça ne l’intéresse pas. Il ne veut pas se mettre à dos les musulmans (qui n’ont pourtant rien à voir avec les terroristes) en prenant des positions trop tranchées.

Un coup d’épée dans l’eau, une perte de temps, du vide, voilà ce que m’évoque le livre de Fillon en le refermant.

Heureusement, j’ai dégotté le livre de Zineb à peu près au même moment, et me suis donc lancé dans la lecture de ce que « la rescapée de Charlie Hebdo » avait à dire.

Zineb: « mais dis-donc, ça ne serait pas un peu de la taqiyya tout ça? »

Alors là, j’avoue être tombé de haut. De très haut, même. Zineb el-Rhazoui a l’image d’une femme très engagée contre l’Islamisme, menacée de mort par les radicalisés (et les « modérés » aussi, d’ailleurs), en danger de mort etc. Sa récente prise de position qui lui a valu des attaques de ce péquenaud de Booba sur le plateau télé d’Hanouna confirmait cette image d’une femme très laïque, voire athée (elle dédie son essai aux « athées musulmans »… j’y reviendrais). Un grand élan de sympathie et de soutien s’était enclenché suite à cet épisode, énième d’une série de polémiques médiatiques sans grand intérêt où elle tient le rôle de la vilaine islamophobe. Je m’attendais à un livre percutant, fouillé et avec de vraies propositions.

Zineb el-Rhazoui, qu’on voit absolument sur tous les plateaux télé…

A la place, j’ai un bouquin de 70 pages (qui commence à la page 11…), décomposé en 5 chapitres qui… ne servent absolument à rien. Elle se borne à faire des constats (que tout le monde a déjà fait), en citant des passages du Coran ou des Hâdiths (des textes se rapportant à la tradition islamique), pour dire « holala, l’Islam c’est quand même une religion homophobe et misogyne de pédophiles et de meurtriers, mais attention au racisme parce que c’est pas bien, et puis de toute façon le vrai danger c’est l’extrême droite ». Je caricature à peine.

Son constat est pourtant bon: l’Islam n’est pas une religion, du moins n’est pas « que ça », tout comme le christianisme et le judaïsme d’ailleurs. Ces courants ne sont pas spirituels, il s’agit d’idéologies avec un vernis religieux pour en assurer la domination sur les hommes qui ne sont rien face à Dieu. L’Islam est un projet politique basé sur des dogmes religieux qui ne peuvent se discuter sans être déclaré hérétique ou apostat. Ceux qui pensent qu’islamisme et Islam n’ont rien à voir n’ont rien compris et sont des idiots utiles aux « extrémistes » (p. 20), c’est à dire pour ceux qui souhaitent établir leur domination sur autrui. Sa proposition de « déconstruire la dialectique pernicieuse des islamistes » (p. 21) est un bon début, et on s’attend à avoir des armes pour le faire dans la suite de l’ouvrage. Espoir qui va être déçu, et sévèrement: se bornant à énoncer quelques passages où s’expriment la barbarie et l’avidité des musulmans à l’époque de Mahomet, Zineb n’aborde jamais les méthodes d’infiltration des islamistes dans nos sociétés. Tout juste évoque-t-elle la taqiyya, « le mensonge en vue d’obtenir un avantage », mais c’est pour mieux comparer l’islamisme au fascisme mussolinien (p. 41), et parler de l’islamisme comme « extrême droite islamique ». Elle s’acharne à calquer le « fascisme islamique » sur « le fascisme européen » (p. 37-46), avant de pousser encore plus loin son idée en y ajoutant la notion de « collaborationnisme ». Là, je lui reconnais ça, elle tape surtout sur l’extrême gauche (p. 48-51), et à juste titre. Mais bon, sans oublier que ses amis viennent de cette gauche-là, donc elle ne cite aucun nom, aucun exemple type, ni rien de concret pour illustrer son propos. La suite n’est qu’une redite du début, je n’y reviens pas.

Au moment de refermer cet essai, j’ai l’impression, très sincèrement, qu’on s’est foutu de ma gueule. Zineb a beau citer des passages du Coran ou des Hâdiths, et taper un peu sur l’imbécilité et la naïveté de la société française en matière d’islamisme, à aucun moment elle n’explique ce qu’il faudrait faire, concrètement, avec de vraies propositions, pour « détruire le fascisme islamique ». Enfin, si, pardon, elle écrit: « pour lutter efficacement contre le terrorisme, il faut combattre sans merci l’idéologie qui le produit. » Merci, la vache, c’est une véritable révélation, je n’y aurais pas pensé, ni personne d’autre depuis les attentats de New York en septembre 2001*.

Au delà de ce sentiment de foutage de gueule, c’est également un étrange sentiment de malaise qui, je dois bien l’avouer, m’a saisi aux tripes. Ma lecture de certains passages m’a fait l’impression que loin de descendre l’Islam malgré le fait qu’elle dézingue son Prophète et ses disciples, Zineb essayait au contraire de poser une autre vision de cette idéologie/religion, comme si elle préparait le terrain pour ce qu’une certaine frange des musulmans occidentaux appellent un « Islam des Lumières », à l’image du sociologue Malek Chebel jusqu’à la fin de sa vie. C’est par exemple ce qu’elle s’escrime à faire lorsqu’elle plaide pour un Islam en tant « qu’héritage culturel sécularisé, critiqué, soumis à la Loi et à la raison. Il ne sera accepté que s’il est désacralisé et que la charia est déclarée définitivement obsolète » (p. 35). Alors les mots c’est bien, sauf que c’est comme ça que les Frères Musulmans ont convaincu cette gauche qu’elle dézingue (et la droite aussi) de « collaborer » et de faire de la place à l’Islam pour régler les problèmes que génère l’immigration incontrôlée. La stratégie de pénétration des Frères Musulmans, c’est exactement ça, « prétendre que l’Islam est un Islam des Lumières ». C’est parce qu’il serait « lumineux » que l’Islam bénéficie de l’attention et des faveurs des franc-maçons républicains. C’est grâce à cette image que ceux-ci activent leurs réseaux pour défendre les « musulmans » (les islamistes) contre « l’islamophobie » (un concept, là encore, issu de la doctrine des Frères Musulmans), qui par association est vécue comme un anti-maçonnisme par les « frères trois points », dépositaires autoproclamés de l’héritage du « Siècle des Lumières » (voir, parmi d’autres, les Dossiers de l’Orient, revue d’Antoine Sfeir, célèbre franc-maçon, et en particulier les numéros 69 « l’équerre et le compas: franc-maçonnerie en terre d’Islam » et 125 « réformer l’Islam »; symptôme de l’aveuglement des « républicains » face à l’Islam, les musulmans haïssent les franc-maçons presque autant qu’ils haïssent les juifs…).

Il y a là je trouve une immense dissonance dans ce qu’écrit Zineb. Soit l’Islam est un système politico-religieux, pouvant déboucher sur une forme de fascisme (ou de totalitarisme, comme le reprend Fillon), et dans ce cas, point de sécularisation possible sans vider l’Islam de sa substance, soit l’Islam peut devenir un « Islam des Lumières » mais dans ce cas, on jette le Coran et les Hâdiths et on crée autre chose, comme la Révolution l’a fait en abandonnant le dogme chrétien, mais en adoptant des institutions civiles telles que le mariage, le baptême (baptême républicain), et des tas d’autres qui existent aujourd’hui encore, ne gardant ainsi qu’une « culture » et non plus une religion/idéologie (ça s’appelle de l’Hérésie, voire de l’apostasie, au passage, et en Islam, c’est puni de mort…). Cette seconde solution n’est pas nouvelle: elle a été mise en oeuvre (jusqu’à un certain point seulement) pendant presque tout le 20e siècle, d’un côté par le nationalisme arabe (parti Ba’ath, dont Saddam Hussein et Bachar Al-Assad étaient/sont les derniers représentants), de l’autre par le système fédéraliste post-soviétique en Russie (à l’exception de la Tchétchénie, qui a un statut religieux d’exception sous l’égide de Kadyrov). Deux options décriées, critiquées, dénoncées à grands cris d’orfraie encore aujourd’hui partout en Occident, parce qu’elles ne seraient pas « démocratiques ».

Et ça, Zineb ne l’ignore pas. Alors quel jeu peut-elle donc bien jouer? J’avoue que j’ai du mal à comprendre, et le fait que ce qu’elle prône rejoint exactement la stratégie des Frères Musulmans me laisse pas mal dubitatif. Zineb, « rescapée de Charlie Hebdo », est-elle en pleine taqqiya, est-elle un poisson pilote pour l’idéologie des Frères musulmans, agitant d’une main une chimère pour mieux avancer ses pions de l’autre main, quand on ne regarde pas? Zineb est-elle comme tant d’autres avant elle, ces Tariq Ramadan, ces Tarek Obrou (qui prône une réforme du Coran), ces Yassine Bellatar (ex-conseiller de Macron), qui tous, sous couvert de progressisme, ne sont que des islamistes en costard/cravate? Je me gratte franchement la tête. Même si j’espère me tromper, je n’oublie pas que la plus grande force de ces gens est leur capacité à nous mentir et notre propension à les sous-estimer… Au fond, j’ai l’impression qu’elle tape sur le jihadisme (ou terrorisme islamique) pour mieux prôner… un autre islamisme (« des Lumières », politique, comme les Frères Musulmans, vous aurez compris).

Conclusion

Vous l’aurez compris, j’ai été extrêmement déçu par ces deux lectures, qui portent un titre carrément mensonger et n’apportent absolument rien de plus à un débat vieux de presque 20 ans déjà. S’ils ont été écrits en 2016, à la toute fin du quinquennat Hollande, catastrophique à tous les niveaux pour notre pays, il est difficile de pardonner le vide qu’ils contiennent. Ils ne proposent rien (Fillon essaie, mais tellement vaguement que ça n’a aucun début de valeur), et donne l’impression, au contraire, d’instrumentaliser l’Islamisme et les craintes qu’ils génère dans l’opinion française à leurs propres fins, l’un pour l’élection présidentielle, l’autre pour un hypothétique et illusoire « Islam des lumières ». Pire, dans le cas de Zineb, je referme son bouquin avec un véritable sentiment de malaise.

En préparant cet article, j’ai voulu regarder ce que je pouvais trouver sur le même thème, espérant croiser un ouvrage plus constructif et surtout mieux développé, pour contrebalancer leur non-propos. Si j’ai porté d’abord mon intérêt sur les ouvrages de l’islamologue Gilles Kepel, j’ai malheureusement vite du me rendre à l’évidence: ce spécialiste écrit tellement (et souvent des ouvrages pour dire les mêmes choses) que son propos devient illisible. A la place, je suis tombé sur le livre « Comment lutter efficacement contre l’idéologie islamique », de Chahdortt Djavann, iranienne vivant en France. Je vous en ferais le compte-rendu dès que je l’aurais reçu et lu.

D’ici là, j’essaierais de vous parler de la stratégie des islamistes et de ce que je vois, à titre personnel, comme solution pour les contrer. Mais ça risque de déborder et nécessiter plusieurs articles… voire un bouquin.

A bientôt, et merci d’être restés jusqu’au bout.

* Ah, pardon, c’est ce qu’écrivait déjà Fareed Zakaria dans Newsweek, dans son édito du 12 avril 2004 et que je vous reproduis là dessous. (conclusion: « that’s why the only way to combat this new global terror is to fight the ideology that fires it everywhere. So the war on terror is really a war of ideas » / « C’est pourquoi la seule façon de combattre cette nouvelle terreur globale (i.e. le terrorisme islamique) est de combattre l’idéologie qui le produit, et partout. Ainsi, la guerre contre le terrorisme est, en vrai, une guerre d’idées »)

Le culte du corps dans le fascisme hitlérien

« Passe ton chemin robot, il n’y a rien à voir ici »
Photo de chat n’ayant rien à voir avec l’article mais destinée à empêcher le robot Facebook/Twitter de vous censurer si vous partagez l’article sur vos comptes, à cause de la miniature de la vidéo que je vous partage, la remplaçant subtilement par cette photo de chatons.

Une fois n’est pas coutume, je souhaite partager avec vous une excellente vidéo sur le rapport au corps du National-Socialisme, que l’on pourrait généraliser sans trop faire de zèle à tous les fascismes nés entre la Première Guerre Mondiale et 1939.

Loin de n’avoir été qu’une idéologie raciste, le fascisme hitlérien entretenait un rapport à l’Histoire très particulier, issu du mouvement Völkisch (« mouvement du Peuple ») qui a donné naissance au National-Socialisme allemand. Si on connait sans trop de mal les prétentions « aryanistes » allemandes de l’époque, on oublie largement que cette idéologie admirait énormément la Grèce Antique, et en particulier le mode de vie équilibré que l’on pouvait y trouver à l’époque de Platon et Aristote, entre la pratique du sport, l’apprentissage culturel et la pratique de disciplines vivifiant l’esprit (rhétorique, éloquence, etc.).

Cette vidéo vous explique tout ça sans parti pris et avec une réelle pertinence, bref, un très bon travail sur un sujet largement oublié.

La vidéo « Le Culte du Corps nazi: entre musculation et eugénisme, sur la chaîne Ironquest