Leçon n°1 – La Monnaie (2e partie)

Dans la première partie nous avons vu comment et pourquoi le recours à un bien servant de référence avec une valeur intrinsèque, la monnaie, était apparue de façon naturelle en tant que support des échanges. Dans cette partie, nous verrons comment nous sommes passés de la Monnaie à ce que nous appelons « l’argent », ainsi que les problèmes que pose le recours à l’argent dans les échanges à l’échelle d’une communauté.

De la Monnaie à l’Argent

Maintenant que nous avons une communauté organisée avec une structure hiérarchique capable d’imposer un bien en tant que monnaie à l’ensemble des individus en son pouvoir, et que cette monnaie a une valeur de référence, il faut la matérialiser. Quel support utiliser pour que la monnaie soit durable, non consommable, et pratique à manipuler?

La réponse n’est pas vraiment évidente et il a fallu tâtonner pendant longtemps. Des plumes d’oiseaux rares (aigles et autres rapaces), des dents de prédateur, des perles, des pointes de flèche en silex, tout ce qui a pu être considéré comme beau et désirable ou utile a pu être employé comme monnaie d’échange. On a également pu considérer des pierres telles que l’ambre ou le lapis-lazuli ou certains cristaux. Ou encore, des quantités de sel (très précieux pour la conservation des aliments, notamment viandes et poissons), comme dans les légions romaines…

La grande révolution monétaire est survenue avec l’emploi de minerais métalliques pour produire des outils en cuivre, fer, bronze… et bien sûr, or et argent. Le métal était la monnaie idéale lorsque l’humanité a commencé à l’employer pour produire des outils et des armes. Tous les métaux étaient précieux, soit qu’ils étaient très rares (or, argent), soit qu’ils étaient très utiles (fer, cuivre, puis alliages de bronze). Il s’échangeait donc sous des formes diverses, dont les poids équivalaient telle ou telle quantité de ceci ou de cela. Très vite, cependant, se sont posé divers problèmes quant à l’émission de la monnaie.

Les minerais métalliques ne sont en effet pas « purs », ils sont remplis d’impuretés qu’il faut éliminer au maximum pour obtenir un métal à la qualité constante. Il s’agit, pour ce qui nous intéresse, d’obtenir une quantité de métal la plus réaliste possible, pour que le prix des biens soit respecté. La falsification de la monnaie est en effet un fléau répandu dès le départ: quiconque sait manipuler du feu et dispose d’une source de minerais peut, techniquement, produire du métal. Comme c’est le poids de métal qui est utilisé comme référence dans les échanges, il peut être tentant d’augmenter la quantité d’impuretés d’un métal pour augmenter le poids total, comme lorsqu’on rajoute de l’eau dans du vin pour en augmenter les quantités. Ce type de manipulation primaire change évidemment les qualités du métal produit, et surtout fausse les valeurs d’échange.

L’une des premières mesures prises par les structures hiérarchiques communautaires primitives émettant une monnaie métallique a donc été de garantir la valeur de la monnaie en circulation, et d’émettre des règles sanctionnant les faussaires (souvent une condamnation à mort pure et simple). Cette garantie se concrétisait sous la forme d’une marque « frappée » dans le morceau de métal. La monnaie originelle de la République Romaine, fondée vers 700 avant notre ère, était « l’As », qui se présentait sous la forme de plaques et de barres de bronze, marquées par une figure animale (taureau, mouton, etc).

C’est en Lydie (un antique royaume d’Asie Mineure, situé dans la Turquie actuelle) qu’apparaît vers -550 la monnaie sous forme de pièces telles qu’on la connait aujourd’hui. Un certain roi Crésus a commencé à faire frapper de petites rondelles d’or et d’argent avec une représentation de lion et de taureau. Crésus reste un nom mythique car ses pièces (qui ont un aspect boursouflé, comme une boulette écrasée) sont les plus anciennes qui nous soient parvenues. Surtout, la généralisation de l’emploi de pièces d’or et d’argent à titre de monnaie a associé son nom à la richesse. Crésus avait la chance de disposer d’une source d’or conséquente: les sables aurifères du fleuve Pactole… En quelques dizaines d’années, grâce aux marchands (notamment phéniciens), c’est tout le bassin méditerranéen qui découvrira la manipulation de la monnaie sous forme de pièces et emploiera cette petite rondelle très pratique, avant que la pièce ne se généralise à l’ensemble du monde alors connu, jusqu’à la Chine (dont la monnaie jusque-là était sous une forme tout aussi utile: le couteau!).

Maintenant que nous avons enfin notre argent (monétaire) pour servir d’unité de référence dans les échanges, nous assistons également à la naissance de tout un nouvel univers lié à elle: la Finance. Cette finance-là n’a cependant rien à voir avec celle que l’on connait aujourd’hui: les prix des denrées de base sont alors strictement fixé par les Etats. L’un des plus anciens (environ 3700 ans) corpus de texte juridique qui nous soit parvenu est le recueil des Lois d’Eshnunna, d’une nom d’une ville de Mésopotamie, dont le roi a fait fixer dans l’argile un ensemble de lois pour régir son territoire de la même façon en tous lieux. Les deux premières lois de cette compilation consistent en la fixation des prix de quantités de grains, d’huile et de métal pour la monnaie utilisée dans le royaume (le sicle d’argent), et en la détermination de… la taxe appliquée aux produits importés. Hé oui, l’impôt est aussi vieux que le monde!

Les marchands n’ayant guère de latitude pour faire plus de bénéfices dans leur ville, commencent donc à former des caravanes pour aller commercer dans d’autres villes, où l’on utilise d’autres monnaies. Il faut donc échanger la monnaie du royaume d’origine (lorsqu’elle est acceptée) contre de la monnaie locale auprès d’un agent de change, que l’on peut voir comme un « marchand de monnaie », lui-même fournissant un service pour un certain prix. Un tel service est alors vu comme amoral, car non productif, et coûtant de l’argent à quelqu’un qui a travaillé ou couru des risques (les voyages n’étaient guère sûrs à l’époque), alors que l’agent de change se contente de s’asseoir avec sa balance. C’est en tout cas la naissance du commerce international et des taux de change, et la monnaie n’évoluera plus pendant quasiment deux millénaires.

Les premières crises monétaires

La monnaie est alors essentiellement constituée par l’or et l’argent sous forme de pièces en circulation au sein d’une communauté et même entre communautés, au point que l’on peut dire que la monnaie, par essence, est l’or, et vice-versa. Ce système n’est pourtant pas exempt de défauts, car à mesure que les populations augmentent et que le nombre d’échanges augmentent, il faut avoir de plus en plus de monnaie en circulation. Il faut donc extraire du sol de plus en plus d’or et d’argent, et le faire de plus en plus vite.

Or, les civilisations humaines s’en sont rendues compte très vite: les ressources minérales disponibles à peu de frais s’épuisent vite, et il est très difficile de répondre aux besoins monétaires d’une population de plus en plus nombreuse. Ceci d’autant plus que ce ne sont pas toutes les communautés qui ont accès à des gisements d’or et d’argent. La tentation peut alors devenir grande d’aller chercher l’or là où il se trouve: entre les mains des autres communautés. De façon plus claire: d’aller piller le voisin.

La force n’a jamais été absente des rapports économiques, comme je l’ai déjà exposé. La capacité de défendre ses biens et même sa vie est précisément ce qui donne naissance à l’échange: c’est parce qu’on est capable de répondre à la violence d’autrui par la violence que celui-ci préfèrera échanger avec nous, et vice-versa. Quiconque prétend qu’il ne faut pas répondre à la violence par la violence n’a pas compris cette leçon essentielle et primordiale de l’évolution et de la civilisation. C’est parce qu’il y a un équilibre des forces qu’il y a coopération et échange plutôt que domination et pillage, et c’est d’autant plus vrai en économie où l’on considère des ressources et des biens pour lesquels notre besoin et notre désir constituent le moteur de l’action humaine. Aucune loi ne protègera mieux la vie et les biens d’une personne que la violence dont elle est capable de faire preuve pour les protéger.

Le désir d’acquérir de l’or s’est, pour certains, transformé en besoin vital pour assurer la continuité des échanges. Plus la population augmente, plus les échanges sont nombreux, et plus la quantité de monnaie (ou masse monétaire) nécessaire est importante. Or, dans un système où les prix sont fixés et la monnaie émise par l’autorité étatique, lorsque la monnaie se raréfie, les échanges diminuent. Ces échanges diminuant, faute d’argent pour les soutenir et le troc se révélant très peu efficace, certaines personnes ne peuvent plus combler leurs besoins élémentaires et sont obligés de recourir à la violence pour obtenir ce dont ils ont besoin. De l’autre côté, les producteurs accumulent un surplus qui s’entasse voire pourrit car personne n’est en mesure de l’acheter, ce qui fait qu’eux-mêmes ne dégagent plus le revenu pour satisfaire leurs besoins et désirs. Les prix étant fixés, ils ne peuvent même pas baisser leurs prix pour écouler leur marchandise, au risque d’être sanctionnés durement par l’autorité. Celle-ci, ne pouvant remédier aux problèmes sociaux et économiques, se retrouve en situation de contestation, voire subir une véritable révolte.

Vous l’avez compris: la raréfaction de la monnaie a déclenché une crise économique, ayant elle-même entrainé une crise sociale avec l’augmentation de la criminalité, puis une crise politique et sociétale.

Mais le phénomène inverse peut également se produire: il peut arriver qu’une autorité ait produit tellement de monnaie que celle-ci, abondante, ne permet plus d’acheter quoi que ce soit, car les surplus s’épuisent trop vite: il n’y a rien à acquérir! Rappelez-vous, l’être humain en économie est considéré comme accordant la priorité dans ses achats aux biens qui ont le plus d’utilité pour lui, parce que ses ressources, son pouvoir d’achat est limité. Parce que ses désirs sont illimités, lorsque son pouvoir d’achat augmente, l’individu a tendance à dépenser celui-ci en intégralité pour acquérir des biens de moins en moins prioritaires pour lui. Cela signifie que les surplus sont acquis de plus en plus facilement à mesure que la quantité de monnaie disponible augmente. Il y a donc un surplus de monnaie qui ne permet pas d’acquérir des biens, y compris des biens vitaux ou essentiels: on découvre que l’or ne se mange pas et n’est qu’un outil, un moyen plutôt qu’une fin. Et même les rois peuvent mourir de faim…

L’Antiquité et le Moyen-Âge ont été des périodes d’alternance entre l’abondance et la rareté. Dès lors que l’équilibre subtil entre monnaie et surplus est déstabilisé, il y a une marge pour des troubles voire une véritable crise. Crises économiques, crises politiques et crises sociétales ont tendance à se conjuguer les unes aux autres pour faire chuter des civilisations entières, parfois très durement, parfois en une lente et pénible agonie.

L’Economie permet de comprendre ce qui constitue le cœur d’une Société. On peut déjà l’analyser à partir de cette seule leçon sur les échanges et la monnaie. L’être humain doit assouvir ses besoins vitaux et satisfaire ses besoins essentiels. Il lui faut donc des ressources, et la capacité de les défendre, ce qui suppose force et violence. Parce qu’il est plus facile de le faire à plusieurs que seul, des communautés se forment, s’échangent et partagent leurs ressources, et peuvent se mobiliser soit pour aller prendre les ressources des autres, soit pour défendre les leurs. Les hiérarchies se créent, les dominants sont ceux qui sont les plus aptes à s’imposer (force) ou qui sont reconnus par leur communauté (respect). Parce qu’au sein d’une communauté on ne peut tolérer la violence dans les échanges, car elle menace sa cohésion interne, toute personne qui ne respecte pas les règles élémentaires de justesse des échanges voire vole les biens d’autrui est punie par l’autorité, qui doit également protéger la communauté contre les menaces extérieures. Ceci constitue les prérogatives régaliennes des Etats. On peut les résumer ainsi: Police (contrôle du respect des biens et des personnes), Justice (sanction des atteintes aux biens et aux personnes), et Armée (défense contre les atteintes portées par l’extérieur). Dès lors que l’Etat ne remplit plus l’une de ces obligations, il y a crise de Société. Si l’on y rajoute encore une crise des valeurs communes, c’est à dire une crise culturelle (par exemple avec l’introduction de valeurs qui sont étrangères, inhabituelles pour la communauté, voire contraires aux valeurs communes de celle-ci), on a une crise civilisationnelle.

La prévention des crises monétaire dans les économies antiques et moyenâgeuses est extrêmement compliquée, car il n’y a pas vraiment de moyen de « mesurer » la quantité de monnaie en circulation pour savoir si elle est excessive, équilibrée ou s’il en manque. Ils disposent d’encore moins de possibilité de mesurer les productions et les besoins de biens dans le cadre du commerce. C’est d’autant plus difficile que les Etats ne régissent pas les prix de l’ensemble des produits, et que les transactions sont largement hors de contrôle. A vrai dire, à l’époque, il n’y a guère de solution réellement applicable dans ce contexte-là.

Un début de solution apparaît néanmoins en Chine au XIe siècle: le papier-monnaie.

(C’est ici que s’achève cette deuxième partie de la première leçon consacrée à la Monnaie. La troisième partie se concentrera sur l’apparition du système de l’argent-papier, puis sur celui que nous connaissons tous: l’argent-électronique.)

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