Leçon n°1 – La Monnaie (1ere partie)

La monnaie est devenue si essentielle et omniprésente aujourd’hui que l’on ne pense plus aux raisons de son importance. Cette première leçon va être un gros morceau à travers lequel je vais poser beaucoup de bases essentielles pour la suite. Pour ne pas trop vous saturer les méninges, cette première leçon sera divisée en plusieurs parties. Les prochaines leçon devraient être un peu moins conséquentes, rassurez-vous.

L’estimation de la valeur dans les échanges

Dans notre société, tout s’achète et tout se vend. Chaque chose, chaque service, y compris ce qui nous paraît amoral, a un prix, une valeur. Ce qui nous fait souvent dire que l’argent pourrit le monde et dirige tout.

C’est oublier le fondement de notre existence: nous sommes animés par des besoins et des désirs que nous voulons satisfaire. Parce que nous voulons les satisfaire, nous échangeons avec nos semblables. Cet échange est permis parce que nous avons une perception de la valeur de ce que nous avons et de la valeur de ce que nous voulons. Le mot « valeur » ici ne doit pas se comprendre dans le sens de « prix »: l’échange peut tout à fait se produire sans qu’aucune somme d’argent n’intervienne.

Exemple: Camille produit deux litres d’eau potable par jour, et n’en a besoin que d’un seul. Elle a aussi besoin d’un kilo de blé mais n’en produit pas, contrairement à Auguste qui produit deux kilos de blé par jour et n’en a besoin que d’un seul. Auguste a également besoin d’un litre d’eau par jour, mais n’en a pas. Tous deux ont donc un surplus disponible pour un échange en vue d’obtenir ce dont ils ont besoin.

Dans cet exemple, quelle valeur pensez-vous que Camille et Auguste vont attribuer de façon rationnelle au litre d’eau et au kilo de blé dont ils disposent en surplus?

Dans un contexte d’équilibre des forces et si aucun autre besoin ou désir n’intervient, on pressent que le litre d’eau de Camille et que le kilo de blé d’Auguste recevront chacun une valeur équivalente, un kilo pour un litre.

Modifions légèrement les choses.

Exemple: Camille produit toujours deux litres d’eau par jour, mais Auguste ne produit du blé qu’une fois par an, au cours de laquelle il récolte une quantité de blé équivalente à deux kilos par jour. Au soir de sa récolte, il dispose donc d’un très gros stock de blé, alors que Camille n’a, elle, que deux litres d’eau.

Le fait que Auguste dispose d’une grande quantité de blé à échanger alors que Camille n’a qu’un litre d’eau va donner l’impression que le blé, disponible en abondance, a une valeur moindre que l’eau. Notez bien que les quantités disponibles sur un an sont strictement identiques à notre exemple précédent: deux litres d’eau par jour, et l’équivalent de 2 kilos de blé par jour. La fixation de la valeur du blé par rapport à l’eau (et inversement) va dépendre de la perception qu’en ont Auguste et Camille au moment de leur échange.

Dans une vision très court-termiste où ils ne prennent pas en compte le besoin du lendemain, nos deux protagonistes pourront tout à fait considérer que le litre d’eau de Camille vaut l’intégralité du stock de blé, moins le kilo nécessaire à Auguste: tous deux auront satisfait leur besoin journalier et auront épuisé leur surplus, même si Camille se retrouvera avec le stock de blé d’Auguste, moins les deux kilos qui leur auront été nécessaires. De façon un peu plus réfléchie, Auguste sachant qu’il devra attendre un an avant de pouvoir produire à nouveau du blé, il calculera qu’il aura besoin de la moitié de son stock pour tenir jusque là, et dispose donc de l’autre moitié pour acheter le litre d’eau dont il a besoin. Si Auguste prend en compte à la fois son besoin en eau et en blé, il comprendra qu’il dispose seulement d’une fraction de son stock pour l’échange tous les jours, et qu’il devra garder le reste pour les jours à venir, pour acheter un litre d’eau quotidiennement.

Camille voit les choses autrement: elle dispose d’un litre d’eau en surplus pour échanger une quantité de blé dont elle a besoin et dont Auguste dispose de façon abondante. Pourquoi limiterait-elle la valeur de son litre d’eau à un kilo de blé dont elle a besoin? Auguste en a plus qu’il ne peut consommer, après tout! Camille va donc chercher à obtenir un peu plus de blé pour céder son litre d’eau. Si Auguste décide d’accepter, le surplus dont il disposera s’épuisera plus vite qu’au rythme d’un kilo par jour. Viendra donc un moment où son surplus sera épuisé, alors qu’il n’aura toujours pas produit son blé. Sa ressource deviendra donc plus rare, et sa valeur en eau aux yeux de nos deux personnages augmentera.

On voit à travers ces deux exemples que la valeur des biens ne dépend pas de leur nature, mais de la perception qu’ont leurs propriétaires de leur utilité pour satisfaire leur besoin. La valeur d’un bien dépend de la quantité disponible par rapport à la quantité nécessaire à la satisfaction du besoin/désir à un moment donné. C’est ce qu’on appelle la loi de l’offre et de la demande. Plus un bien est disponible de façon abondante pour répondre à un besoin, et plus sa valeur perçue sera faible, alors qu’à l’inverse, plus ce bien sera rare, et plus sa valeur perçue sera élevée. Notez bien ici qu’il faut deux choses pour fixer cette valeur dite « relative » : un offrant, et un demandant. C’est parce qu’il y a la rencontre de ces deux-là qu’il y a échange, et donc valeur. Un bien n’a de valeur qu’au moment de l’échange, et n’en a pas en dehors, même si il peut avoir une utilité.

L’utilité est donc l’importance qu’un individu accorde à un bien, la valeur de ce bien résulte quant à elle de la rencontre entre deux individus procédant à un échange.

Mais que se passe-t-il quand on introduit un troisième personnage dans notre histoire?

Exemple: Camille et Auguste vivent dans le meilleur des mondes et satisfont tous deux leurs besoins en eau et en blé. Mais voilà qu’un jour, Armand débarque dans leur quotidien. « Bonjour les am… MAIS VOUS ÊTES TOUT NUS! ». Camille et Auguste, vivant dans leur petit paradis, n’ont en effet aucun vêtement sur eux. L’arrivée d’Armand leur fait prendre conscience de leur nudité, dont ils ont désormais honte au point que leur priorité n’est plus de boire ou de manger, mais de se vêtir.

Et là, c’est le drame car sur une période d’un an, ni Camille ni Auguste ne disposent du surplus à échanger contre des vêtements. Auguste pense qu’il a une meilleure marge de négociation, car il dispose d’un important stock de blé immédiatement disponible. Camille, elle, pense qu’elle a une meilleure marge de négociation car son eau est disponible en plus petite quantité, ce qui lui donne une plus grande désirabilité que le blé. Armand quant à lui est bien embêté, parce qu’il n’a guère de vêtements à leur échanger, à part peut être son manteau. Mais il n’a besoin ni de l’eau de Camille, ni du blé d’Auguste. Le problème est insoluble. Il peut même dégénérer en catastrophe: Camille et Auguste, en tant que partenaires, ne disposent pas de surplus à échanger contre des vêtements. Si ils échangent malgré tout leurs ressources contre le manteau d’Armand, ils se priveront tôt ou tard de ressources pour satisfaire leur besoin élémentaire de nourriture et d’eau, et dépériront. Parce qu’ils sont rationnels, tous les deux vont chercher à augmenter leur surplus disponible, c’est à dire, à augmenter leur production.

Avec un surplus suffisant, Camille et Auguste peuvent échanger pour obtenir des vêtements auprès d’Armand. Mais rappelons que celui-ci n’a aucun besoin d’eau ni de blé, ayant déjà ce qu’il lui faut. Comment résoudre ce problème apparemment insoluble? Quelle valeur attribuer à chaque bien par rapport aux autres?

La nécessité de la Monnaie dans les échanges

Si les exemples de Camille et Auguste semblent simplistes, notre espèce a pourtant dû résoudre ces problèmes en faisant preuve d’inventivité. La solution universelle, en tous lieux et en tous temps, a été de créer une unité de valeur commune, sans utilité propre mais dont le rôle est d’acquérir des biens même lorsque autrui n’a pas le besoin ni le désir d’acquérir ce dont nous disposons en surplus. Vous l’avez compris, c’est ici qu’on commence enfin à parler de la Monnaie.

La Monnaie est un bien dont la seule utilité est d’acquérir d’autres biens. Elle est, fondamentalement, un outil utilisé pour faciliter des échanges. Avec elle, on passe d’un système de troc à la complexité absolument atroce à un système de commerce à la simplicité enfantine.

Sans la Monnaie, vous devez en effet évaluer la valeur de chaque bien en fonction de la valeur de chaque autre biens. Si ça reste relativement facile quand on ne considère que quelques biens de consommation courante comme dans les exemples de Camille et Auguste, ça devient très compliqué quand vous devez composer avec l’ensemble des biens de consommation primordiaux (nourriture, boisson…), l’ensemble des biens de consommation secondaires (vêtements, ustensiles, etc), l’ensemble des biens durables (habitation, véhicules…) et en plus l’ensemble des services.

La Monnaie agit ici comme une unité fondamentale de valeur, c’est à dire comme un bien de référence en fonction duquel on exprime la valeur de chaque autre bien et service. Ainsi, au lieu d’exprimer la valeur d’un litre d’eau en kilos de blés, en nombre de manteaux ou en poids de poulet, il suffit d’exprimer la valeur de chacun de ces biens en unité de Monnaie.

La Monnaie peut être n’importe quoi. A travers l’Histoire, certaines cultures exprimaient la valeur de leurs biens en quantité de grains (blé, riz, mais…), d’autres en quantité de tel ou tel coquillage, voire en quantité de certains cailloux percés.

Elle est si pratique et si simple que des communautés humaines n’étant jamais entrées en contact les unes avec les autres l’ont adoptée d’elles-mêmes, même si c’était sous des formes différentes. La Monnaie est ce qu’on appelle une Institution Naturelle: elle émerge d’elle-même au sein d’une communauté humaine donnée. Elle n’aura cependant de valeur qu’au sein de celle-ci, rarement en dehors, et ce tout particulièrement si la deuxième communauté a déjà la sienne. Revient alors le problème de l’estimation de la valeur de chaque monnaie par rapport à l’autre… Et c’est un sujet que j’aborderais dans une autre leçon.

Vous noterez que je parle de Monnaie, et non d’argent. C’est que l’institution « Monnaie » a évolué au cours du temps, en raison d’impératifs et de contraintes qui se sont imposées au fil du temps.

La Monnaie doit en effet être durable: lorsqu’on l’exprime en grains, ou en tout autre bien de consommation, la Monnaie tend à disparaître avec le temps, soit qu’elle est mangée, soit qu’elle pourrit. Or, l’un des principaux intérêts de la Monnaie est que l’on doit pouvoir la stocker sur de longues durées pour l’échanger lorsque l’on en a besoin. Elle doit également être facilement stockable et transportable. Lorsque la Monnaie a un support volumineux et/ou lourd, il est difficile de la transporter en quantités importantes. Or, lorsqu’elle est apparue, la Monnaie devait pouvoir être transportée avec les tous autres biens de l’individu. Autant dire que quand vous trimballez sur vous votre surplus de biens à échanger, vous n’avez pas envie de trimballer des kilos de cailloux, ni deux mètres cubes de coquillages…

Il faut enfin que la valeur de la Monnaie d’une communauté soit reconnue par tous ses membres, c’est à dire qu’elle soit investie d’une légitimité aux yeux de tous. Cette légitimité ne va pas de soi, surtout quand l’individu ne dispose pas d’une quantité de Monnaie qu’il estime suffisante pour satisfaire ses besoins et ses désirs. Après tout, pourquoi choisir des pierres percées plutôt que des plumes, quand on est éleveur de poulets? La légitimité de la Monnaie au sein d’une communauté dérive de l’autorité qui la régit. C’est parce que ceux qui dirigent la communauté soutiennent que tel ou tel bien est une monnaie d’échange que tel ou tel bien devient une monnaie d’échange.

Je me permets une petite digression ici, parce que la chose me paraît importante à comprendre. Dans les communautés humaines, comme dans à peu près toutes les communautés animales, ce qui distingue celui (ou celle) qui dirige de ceux qui sont dirigés est la capacité à s’imposer. Cette capacité suppose l’usage de la violence, ou du moins la capacité à dissuader autrui de se mesurer à nous. Les rapports humains, en dehors des cas particuliers de l’amitié et de la séduction, sont pour l’essentiel des rapports de force, qu’il s’agit de violence physique ou d’endurance des volontés. En Economie, on suppose que les échanges se font dans le cadre d’un équilibre des rapports de force, et on évacue les notions de contraintes morales ou physiques. C’est, je pense, une grossière erreur que de considérer que chaque partie d’un échange a la même force que l’autre. Les économistes aujourd’hui se contentent de considérer le prix des choses au cours d’un échange pour envisager la valeur future des biens. Si Auguste et Camille acceptent de négocier leur blé et leur eau sur un pied d’égalité, c’est parce que leurs forces sont équivalentes (on ne considère pas ici leur possible amitié, voire sentiments amoureux, ce sont des cas particuliers). Dans la réalité, rien n’empêcherait l’un ou l’autre de décider que finalement, échanger est fastidieux et qu’il serait plus simple de voler ce dont il ou elle a besoin. Auguste pourrait faire usage de sa force physique, Camille pourrait employer ses connaissances en arts martiaux ou simplement mettre un couteau sous la gorge d’Auguste. Un économiste actuel se contenterait de noter que l’échange s’est réalisé avec une valeur nulle sur le bien volé, et conclurait qu’il ne vaut rien et n’a aucune utilité, ce qui pourrait avoir des conséquences sur les futurs échanges. Je caricature un peu, mais vous saisissez l’idée: ne pas prendre en compte le rapport de force dans le cadre de l’Economie fausse l’analyse.

Revenons-en à notre Monnaie, qui trouve sa légitimité dans l’autorité d’une structure hiérarchique. Mine de rien, nous avons en quelques mots posé la base de ce qui va expliquer la suite: c’est parce que le chef garantit la valeur propre de la monnaie de la communauté que celle-ci va l’utiliser de façon générale. En d’autres termes, c’est parce que la valeur de la Monnaie est garantie par le Pouvoir qu’elle est utilisée par la communauté.

Sans pouvoir hiérarchique, la Monnaie est une institution naturelle, une valeur d’échange permettant une forme évoluée de troc, et une forme primitive de commerce. Elle est utilisée pour son côté pratique, mais sa valeur intrinsèque n’est pas fixe et varie au cours du temps ou selon son utilité.

Avec un pouvoir hiérarchique, la Monnaie devient une institution « organique », c’est à dire organisée par une autorité. La valeur intrinsèque de la Monnaie est ici fixée, car garantie par l’autorité. On commence ici à parler de prix des biens. Le prix est la quantité de monnaie qu’un bien permet d’obtenir dans le cadre d’un échange commercial. Dans le cadre du troc, on en vient à essayer d’échanger des biens pour un prix équivalent.

Tout ceci commence à avoir des airs familiers, n’est-ce pas? Hé bien nous sommes encore loin d’arriver au système que nous connaissons aujourd’hui.

(Dans la deuxième partie de cette leçon, je vous montrerais comment nous sommes passés de l’institution naturelle « monnaie » aux premières formes de monnaies telles que nous les connaissons: « l’argent ».)

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