Ruptures et Continuations

10984121_493224304164980_1045163390551086383_nJe n’ai pas écrit  depuis un bout de temps et quelques personnes m’ont demandé si je participais toujours à Sombre Plume avec Tiephaine. Mon silence aurait ainsi été perçu comme un départ silencieux, un arrêt de ma collaboration discrète à ce site que nous animons depuis quelques années et aux travaux d’édition sur lesquels nous nous arrachons parfois les cheveux.

Tiephaine et moi avons eu des hauts et des bas, comme dans tous les couples, à ceci près que notre couple à nous n’est pas amoureux mais intellectuel et artistique (c’est pareil, mais en mieux). Pour autant, je ne serais pas partie sans rien dire, parce qu’il ne faut quand même pas exagérer: je ne fais pas partie de ces quelques 12% de la population féminine (9% chez les hommes) qui fuient les conversations et laissent pourrir les situations par manque de courage face aux difficultés. Je n’imagine même pas que l’on puisse être aussi lâche, en tant qu’être humain, surtout en ce qui concerne le domaine relationnel. Et pourtant, il y a un peu moins de deux ans, j’en ai eu l’incroyable démonstration presque en direct…

Fuir le conflit est naturel, nous aspirons (presque) tous à la paix et à la sécurité, pour nous et pour nos proches, et dans une moindre mesure, pour tout le monde. Cette volonté de maintenir une sorte de statu quo se manifeste normalement lorsque l’on fait face à un conflit d’ordre physique (agression), d’ordre financier (crise), politique, ou personnel. Lorsque c’est dans un couple qu’une situation conflictuelle émerge, la logique voudrait que le statu quo consiste en la préservation de la relation et donc que les deux personnes concernées en parlent, quitte à aboutir à la conclusion que le statu quo ne pourra être maintenu et que la rupture est inévitable. C’est ce qui prévaut dans neuf cas sur dix.

Un cas sur dix, donc, aboutit à une situation de « ghosting », qui consiste en la « disparition » du membre du couple qui souhaite rompre. Disparition pure et simple, puisqu’il s’agit de ne plus répondre aux messages, ni accepter aucune conversation, allant dans les cas extrêmes jusqu’à simuler l’absence de signe de vie. Faire le mort, donc, pour éviter le conflit et rompre « en douceur », selon son propre point de vue.

J’ai eu l’occasion, dans mon métier, de rencontrer trois « ghostés », à divers degrés. Leur dénominateur commun était ce sentiment mêlé de haine et de rage qu’ils avaient fini par ressentir à l’égard de leur ex-compagne ou ex-compagnon. L’une des victimes de ce genre de comportement a d’ailleurs fini par se transformer en bourreau puisqu’elle a cristallisé sa haine en poignardant celui qui l’avait trahie et abandonnée.

Il est tout bonnement impossible de laisser pourrir une relation sans que cela n’ait de répercussions sévères pour la personne lâche qui s’y livre. D’une part, parce qu’une relation qui se termine ainsi ne prend jamais réellement fin. L’un de mes confrères a décelé chez plusieurs de ses patients « ghosteurs » une forme de regrets et de culpabilité, sur un mode récurrent, sous la forme de réminiscences ou de comportements reproduits avec chaque nouveau partenaire, comme si la relation originelle ne faisait que se perpétuer et resurgir, de façon plus ou moins consciente.

Si la relation s’inscrit sur un mode de continuation chez les « ghosteurs », elle est cependant définitivement rompue en ce qui concerne les « ghostés ». Leurs sentiments ayant été trahis et à bien des égards violentés de façon quasi-sadique, ils se sont mués en colère, en rage, en haine, d’une profondeur qui donne le vertige. Ces victimes trouvent en eux un carburant incroyable et exceptionnel pour évoluer dans leurs vies, pour prendre leur revanche et surtout survivre à celui ou celle qui a simulé la mort. A l’inverse, on observe chez le « ghosteur » une incapacité à évoluer, et une tendance à non seulement végéter dans une situation personnelle peu satisfaisante, mais en plus à s’obstiner à un enfermement dans un schéma insatisfaction-fuite ressemblant fortement à un déni de la réalité et des troubles importants de la personnalité, allant parfois jusqu’à la somatoparaphrénie (c’est à dire le refus pour la personne de reconnaître comme faisant partie de soi une ou plusieurs parties de son corps) voire des troubles dissociatifs de l’identité (personnalité multiples, improprement appelés « schizophrénie » dans le langage courant).

En tant que psychologue plus jungienne que freudienne, et surtout en tant que chaote, je crois fermement à la potentialité d’influence sur le monde physique de la volonté humaine. J’ai à de nombreuses reprises mené des expériences sur la concrétisation du désir par l’effort de volonté, et je n’ai que rarement été mise en défaut au terme de mes expériences, menées hors du cadre clinique à titre purement personnel. Au delà de notre relation artistique et intellectuelle, Tiephaine et moi avons également une relation spirituelle que de nombreux chaotes qualifieraient de « mystique », même si nous réprouvons tous les deux ce terme en ce qui nous concerne. Ce qui est sûr, c’est que nous nous sommes unis d’une manière peu commune (voire peut être unique?) au cours de séances rituelles solennelles, afin de mêler nos volontés d’une manière évoquant l’intrication quantique, selon laquelle deux particules « intriquées » sont dans le même état au même instant, quelle que soit la distance qui les sépare. En d’autres termes, et pour ajouter un peu de sel dramatique dans tout ça, Tiephaine et moi sommes unis par-delà l’espace et le temps, au moins en ce qui concerne nos volontés. Et tout cela semble pleinement fonctionner puisque je vais fêter mes un an dans la région londonienne où mes projets professionnels se développent au-delà de mes espérances, quand Tiephaine s’apprête à poursuivre son chemin de son côté avec tout autant de réussite.

Alors, non, je n’arrive pas à concevoir que l’on puisse être lâche au point de laisser pourrir une relation en disparaissant, en espérant éviter un conflit pourtant inévitable (comme dirait Tiephaine, les dieux noirs seuls savent à quel point nous avons pu embrasser l’abîme pour avoir gain de cause) et qui perdurera malgré tout dans l’esprit de la personne lâche susceptible de s’y livrer, même si je peux témoigner des effets d’un tel comportement chez des personnes l’ayant subi.

Même si je ne suis pas très active sur Sombre Plume, je le suis dans les coulisses: nous devrions d’ici la fin de l’année (re)publier le Satan de Henri Delpech, ainsi que le dyptique Paradis Perdu & Reconquis de John Milton, illustré par William Blake. D’ici là, Tiephaine tiendra la boutique, avec son ton et sa liberté habituelle…

Chaotiquement vôtre,

Elora S.

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