Le Maroc, entre Islam fondamentaliste et sorcellerie

De trop nombreux « islamologues » racontent tout et n’importe quoi sur la nature de l’Islam, et parlent les uns de religion, les autres d’idéologie. Et c’est ainsi que le mélange des genres débouche sur des articles où l’on mêle tout et son contraire, proclamant que l’Islam est une religion de paix, les autres que l’Islam est plural et qu’à ses débuts, il était permis de critiquer ses préceptes fondamentaux et même que l’Islam acceptait l’homosexualité. Ces articles sont rédigés par des gens qui ne connaissent visiblement ni l’histoire et les principes de l’Islam, ni l’histoire des peuples au sein desquels il s’est répandu.

Rapidement et succinctement, l’Islam peut être défini comme un projet de société politico-juridique fondé sur une révélation d’essence religieuse, servant à le transcender au-delà des affaires humaines, et donc à le protéger contre toute remise en cause. C’est, en quelque sorte, un contrat social sacralisé: d’une part, le musulman passe un « contrat » social avec la Umma (« communauté islamique »), qu’il rejoint comme un citoyen rejoindrait un pays et en adopterait la nationalité. D’autre part, le musulman passe un pacte avec Allah, envers lequel il se soumet pleinement et s’engage, en tant que croyant, à répandre la Parole incarnée dans le Coran.

L’Islam s’est répandu très rapidement dans sa première phase d’expansion, au cours du VIIe siècle, à la fois par la soumission par les armes (conquête) et par la soumission volontaire (conversion). Cette expansion s’est réalisée sur des espaces où l’autorité des Etats était en déliquescence, et s’est faite d’autant plus facilement que les dirigeants islamiques n’étaient pas fanatiques et laissaient une marge d’interprétation aux peuples qu’ils avaient convertis. C’est ainsi que localement, l’Islam absorbé un certain nombre de traditions « acceptables » dans le cadre islamique, et ce phénomène est de plus en plus marqué à mesure que l’on s’éloigne du cœur religieux constitué par La Mecque, Médine et Bagdad.

L’exemple que je cite le plus souvent est ce qu’on appelle « danse orientale », autrefois « danse du ventre ». Ce qu’on prend aujourd’hui pour un trait culturel issu de la tradition islamique n’a en fait rien à voir avec l’Islam, puisqu’il s’agit d’une survivance d’une pratique typiquement babylonienne, inspirée du mythe d’Ishtar aux Enfers. La Déesse Ishtar, après que son époux ait trouvé la mort, descend aux Enfers pour aller le délivrer. Sept portes se trouvent sur son chemin, et chaque fois, elle doit se défaire d’un de ses voiles pour passer sans encombre. Lorsqu’elle parvient devant Nergal et sa consort Ereshkigal, Ishtar est nue, et doublement impuissante: hors de son royaume, son pouvoir est tari, ce qui est symbolisé par sa nudité. Cet épisode est célèbre et attesté dès l’antiquité, où son origine est déjà plus ou moins oubliée. On le trouve évoqué dans le Nouveau Testament, à travers l’épisode de la danse de Salomé (Marc, 6:22). Au fil des siècles, cette danse rituelle a évolué, s’est transformée, voire ancrée localement par des variantes ou des pratiques spécifiques, et a ainsi survécu à l’oubli dans un espace géographique et idéologico-religieux pourtant hostile aux traditions pré-islamiques.

Les exemples de survivance de traditions « païennes » pourraient faire l’objet d’un livre entier, aussi ne les multiplierais-je pas outre mesure, d’autant que ce n’est pas l’objet de cet article. Il est néanmoins important de comprendre que sous le vernis prétendument islamique, se cachent des traditions qui n’ont rien à voir avec l’Islam et que celui-ci ne saurait être considéré comme un ensemble cohérent et uniforme. La suite de cet article ne saurait donc être interprétée comme une attaque contre l’Islam, et en particulier contre l’Islam malékite qui est dominant au Maroc.

Maghreb et sorcellerie

Si vous connaissez des maghrébins, peut être aurez-vous remarqué à quel point ils ont tendance à être superstitieux. Si pour nous, occidentaux, les questions de possession démoniaque, de sortilèges et de magie noire appartiennent à un passé obscurantiste et font l’objet de films de divertissement, ces questions sont tout à fait prises au sérieux au Maghreb (en fait, il n’y a guère que dans l’Occident moderne où ces questions sont prises à la rigolade et moquées de façon totalement crétine).

Ce qu’on qualifie avec un peu de mépris de « folklore » n’a pourtant rien d’une blague et constitue un élément du quotidien. Si l’existence de Jinns (ou esprits du feu) est ancrée dans le Coran, le Maghreb pré-islamique connaissait lui aussi l’existence de démons et autres esprits malfaisants. Les Jinns coraniques et les « mauvais esprits » du Maghreb antique se sont mêlés par correspondance (« syncrétisme ») pour donner la tradition maghrébine « ésotérique » que l’on peut parfois apercevoir.

La Main de Fatma, ou Khamsa en Tunisie, et Tafust en langues berbères.

L’exemple parfait de cette tradition ésotérique est le symbole que l’on connait sous le nom de « Main de Fatma », surtout connu en Occident sous la forme de pendentifs. Loin d’être de simples bijoux, il s’agit d’amulettes ayant la propriété de protéger leur porteur contre le « mauvais sort », c’est à dire les envoûtements, la sorcellerie et la malchance.

L’origine de ce symbole est à chercher du côté de l’antique Phénicie. Les phéniciens sont en effet les fondateurs de l’antique ville de Carthage (fondée par la princesse Elyssa, ou Didon, qu’Enée abandonnera pour se rendre en Italie, selon l’Enéide de Virgile), devenue Tunis après sa chute sous les coups des romains en 146 avant notre ère. La Phénicie se trouvait sur la côte orientale de la méditerranée, entre l’actuelle Syrie et l’actuel Israel. La Khamsa est liée à la déesse Tanit, que l’on peut plus ou moins identifier avec… Ishtar, la déesse babylonienne. Oui, le monde est assez petit quand on commence à gratter un peu la surface de l’ésotérisme, on retombe toujours sur la Mésopotamie, d’une manière ou d’une autre.

Femme berbère tatouée de façon traditionnelle. Les tatouages sont ici définitifs, mais la démarche est très similaire à celle du harqûs et a une fonction ésotérico-mystique, en plus d’une fonction sociale typique de la culture amazigh. Le tatouage sur le menton indique que cette femme est veuve, par exemple.

C’est le même principe avec le tatouage au henné, appelé harqûs au Maghreb (je simplifie énormément pour cet article déjà long, mais le sujet est bien mieux développé dans cet article). De nos jours simplement vu comme un art décoratif par les touristes occidentaux ignorants (et il faut aussi le dire, le tatouage au henné est souvent devenu une attraction commerciale juteuse), le harqûs est en réalité une pratique ésotérico-magique visant à protéger celui ou celle qui en porte les motifs contre les mauvais esprits et le mauvais sort. Loin d’être anecdotique, il s’agit d’une tradition millénaire, que l’on retrouve du Maroc au Bangladesh, et qui a une fonction de protection voire d’exorcisme. L’exorcisme dont il est question ici n’est pas ce rituel catholique visant à extirper un démon d’un possédé en lui appliquant une croix sur le front, mais une pratique à mi-chemin entre la médecine et le désenvoûtement. Là encore il faut faire appel à la Mésopotamie pour comprendre: la maladie, les douleurs et autres afflictions étaient interprétées comme étant le fait d’un esprit mauvais ayant pénétré le corps. L’utilisation de plantes, de fumigations, de cataplasmes et décoctions, aux côtés de formules rituelles, permettait de chasser le démon, et de faire guérir le corps et l’esprit. D’une certaine façon, il s’agissait de rites que l’on appellerait aujourd’hui « shamaniques ». Ainsi, le marquage au henné s’interprète comme étant l’apposition d’une marque symbolique valant « amulette » pour chasser le mal et s’en protéger.

Le Maroc, épicentre religieux et de magie noire

C’est ce contexte largement méconnu en Europe que survient le Maroc, comme énoncé dans le titre de cet article. Pays à la fois ancré dans une forme d’islamisme avec l’application partielle de la Sharia et des mosquées grandioses, mais aussi perpétuant des valeurs traditionnelles en principe réprouvées par l’Islam, le Maroc est un pays que les occidentaux croient connaître à travers ses aspects touristiques alors qu’ils ne voient que très rarement l’envers du décor, beaucoup moins apte à se trouver sur des cartes postales.

L’illétrisme et la misère y sont chose commune, malgré l’action gouvernementale pour tenter d’améliorer la situation des plus pauvres, du moins officiellement. Car les régions pauvres sont également celles qui produisent le cannabis qui est trafiqué en Europe par centaines de tonnes chaque année, générant entre 25 et 50% du PIB du pays, entre la valeur brute de la drogue exportée vers l’Espagne, la France, l’Italie, l’Allemagne et le Royaume Uni, et l’argent qui est issu de ce commerce et qui est réinjecté dans le pays dans les infrastructures (touristiques notamment, mais pas seulement), par le biais de ces agents de change clandestins appelés « sarafs ». Le pays est ainsi un territoire d’extrêmes, où les inégalités sociales sont absolument ahurissantes. Ce sont ces inégalités sociales extrêmes qui permettent aujourd’hui à certains de mettre en place de tentaculaires réseaux de trafics d’êtres humains… et pire encore.

Settat, au sud de Casablanca

Il y a quelques jours en effet, une affaire d’enlèvement et séquestration a une nouvelle fois agité l’actualité. D’après le site bladi.net, une adolescente a ainsi été retrouvée dans le cimetière de la ville de Settat, dans un état grave. Elle aurait subi des sévices incluant des tatouages et des saignées, de la part d’au moins trois hommes. Son sang devrait servir dans le cadre de rites de magie noire.

Aussi douteuse que cette information puisse paraître, elle rappelle pourtant une autre affaire qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque, y compris en Europe. En 2018, la jeune Khadija Okkarou alors âgée de 17 ans, a été victime d’un enlèvement avec séquestration, de viols collectifs et de tortures. Ce sont pas moins de douze hommes qui ont été identifiés dans cette affaire, que l’on nous a présenté à l’époque comme une « banale » affaire de mœurs dans un pays où la place de la femme est encore largement dévalorisée en accord avec les principes de la Sharia (par exemple, jusqu’à récemment, un violeur pouvait échapper à la prison si il épousait sa victime, forme de mariage forcé parfaitement en accord avec la Sharia; cette pratique juridique a été abandonnée suite à des affaires de suicide particulièrement marquantes au Maroc).

L’affaire Khadija sort pourtant de l’ordinaire sordide de l’exploitation sexuelle et du trafic d’êtres humains, car ses tortionnaires ont pratiqué des rites de sorcellerie en se servant d’elle comme support pour leur magie. Khadija a été tatouée de nombreux symboles ésotérico-magiques, les sévices qu’elle a subis (brûlures de cigarettes etc) servant à augmenter la puissance magique des rites accomplis par ses ravisseurs.

Certains des tatouages imposés à la jeune femme. On aperçoit des brûlures de cigarette à la jonction du pouce et de l’index.

L’affaire a été traitée à la légère par les médias tant marocains qu’étrangers, qui se sont focalisés sur les viols plutôt que sur le fond réel de l’affaire: la sorcellerie. Les viols n’étaient en effet qu’une sorte de « bonus » pour ses ravisseurs, dont les motivations réelles étaient d’ordre ésotérique. Plus exactement, la « magie » devait les aider à devenir riches. J’y reviendrais dans la suite de cet article. L’affaire Khadija a été considérée avec un fort mépris, parce qu’elle s’était produite dans une zone rurale, largement défavorisée, et où la population n’est guère éduquée. Ainsi, ces douze hommes auraient commis ce crime par bêtise et ignorance, plutôt que par une réelle malveillance. Leur procès néanmoins traduit un malaise certain au sein de la société marocaine: alors qu’il aurait dû s’achever en juillet 2019, les juges n’ont eu de cesse de repousser leur jugement. A l’heure où j’écris ces lignes, le procès est toujours en suspens, au grand désespoir de la victime et de ses parents.

Mais pourquoi un tel malaise? S’agit-il d’une certaine honte dans un pays islamique qui revendique sa modernité, ou de quelque chose de plus profond?

Le sacrifice d’enfants au Maroc: une réalité occultée?

L’affaire Khadija, pour sordide qu’elle soit, se termine relativement bien: l’adolescente a survécu, bien que marquée dans sa chair et son âme, et ses tortionnaires identifiés et arrêtés. Ce n’est pas le cas de la majorité des enfants et adolescents qui disparaissent chaque année au Maroc. Les chiffres exacts sont impossibles à connaître: entre les naissances non-déclarées, les dizaines de milliers d’enfants pauvres mis à la rue par leurs parents et les trafics d’êtres humains, il existe une zone grise où il est facile avec un peu d’argent de se procurer de petites victimes pour les divers trafics d’êtres humains, qu’il s’agisse d’exploitation sexuelle, de migration forcée ou de vente de bébés. Si une partie de ces enfants parvient à échapper à ses bourreaux, une autre disparaît sans laisser aucune trace de son existence même…

Et parmi ceux-là, une fraction serait sacrifiée dans le cadre de pratiques ésotérico-magiques. L’affaire Khadija et l’affaire récente de cette adolescente encore sans nom montrent que des individus sont prêts à recourir à des pratiques « magiques » sur des adolescentes qu’ils ont préalablement enlevées. Ces deux affaires surviennent à un moment où les enlèvements d’enfants semblent se multiplier, en tout cas se remarquer un peu plus. Mais il est difficile de faire la part des choses entre les affaires classiques de pédophilie et de trafic d’êtres humains, et des affaires plus occultes.

Il est cependant certain qu’il y a de nombreuses rumeurs et parfois des témoignages à propos d’un phénomène intrinsèquement occulte, les enfants « zouhris » (mes excuses d’avance pour l’orthographe, on trouve des tonnes de graphies et j’ai choisi la plus simple). Selon le folklore marocain, ces enfants seraient des « hybrides » entre humains et Jinns, soit que les Jinns auraient volé un enfant pour le remplacer par le leur, soit que les parents n’auraient pas prononcé la prière avant la conception de leur enfant, etc, etc. Ces enfants porteraient des signes distinctifs, qui semblent varier selon les régions. Celui qui revient le plus souvent est lié aux lignes des mains, soit qu’elles seraient continues, soit qu’elles seraient symétriques dans les deux mains. D’autres histoires se rapportent à la couleur des yeux, à des marques dans les cheveux, ou à des grains de beauté à certains emplacements. Leur trait commun est que l’enfant zouhri permettrait, par le biais de rituels visant à récupérer leur sang, de retrouver des trésors enfouis.

On trouve des tonnes de récits sur internet, où leurs auteurs racontent comment ils ont échappé à des tentatives d’enlèvements parce que présumés zouhris, ou de maghrébins européens confrontés à ce folklore avec leurs propres enfants lorsque allant en vacances au Maroc. S’ils sont évidemment invérifiables et doivent donc être considérés avec précaution, les deux affaires bien réelles et attestées que j’ai rapporté dans cet article donnent une réelle épaisseur à ces témoignages. Et cela fait froid dans le dos, surtout quand on sait que ce genre de crime rituel a lieu de manière indéniable et certaine dans d’autres parties d’Afrique, notamment « les enfants sorciers » au Nigéria ou les albinos dans toute l’Afrique sub-saharienne

Impossible, pourtant, de trouver aujourd’hui le moindre article fiable sur internet, sur le phénomène des crimes rituels au Maroc, malgré les dizaines de témoignages relatifs au folklore entourant les enfants zouhris, voire de personnes affirmant avoir échappé à un enlèvement quand elles étaient enfants. A l’exception de l’affaire Khadija, je n’ai pu trouver qu’une seule autre affaire assimilable à des crimes rituels au Maroc, et c’est une affaire rapportée par Bladi.net, qui n’a pas forcément les mêmes standards que des journaux institutionnels.

Alors qu’en penser? D’un côté, on peut imaginer que ces histoires sont avant tout du folklore, une sorte de légende urbaine dont tout le monde se convaincrait de la réalité, et qui prospèrerait sur le souffre d’affaires d’enlèvements et d’exploitation infantile bien réelles. De l’autre, on peut imaginer qu’à l’ère d’internet où il est si facile d’exclure des résultats spécifiques des moteurs de recherche, il le serait tout autant d’effacer des registres des affaires rapportées dans les médias, pour des raisons d’ordre public. C’est en fait le cas avec de nombreux articles, comme j’ai pu le constater récemment quand Moqtada al-Sadr a refait surface dans les médias occidentaux, auréolé de respectabilité, alors qu’il était considéré comme un danger d’ordre international au même titre que Ben Laden ou Al- Zarqawi, parce qu’il dirigeait l’Armée du Mahdi, une organisation terroriste qui a semé la terreur pendant la guerre civile en Irak après l’invasion du pays par les américains en 2003. Si on peut réarranger le passé sur ce sujet, pourquoi pas sur un sujet tel que celui-ci, qui n’est pas sans rappeler les histoires de crimes rituels sensément commis par les juifs en Europe?

Quelle que soit la vérité, une chose est certaine: la magie, l’occultisme, la sorcellerie, l’ésotérisme, ou quel que soit le nom qu’on donne à ces pratiques, est une chose sérieuse et réelle au Maghreb, pouvant déboucher malheureusement sur des crimes abominables. Les récits et témoignages et la persistance au fil des ans de ces rumeurs de crimes rituels laissent entrevoir un envers du décor beaucoup plus sombre que ne le laissent présager les images idylliques de carte postale que l’on perçoit généralement du Maghreb.

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