Ecrire au 21e siècle

Le plus beau triomphe de l’écrivain est de faire penser ceux qui peuvent penser. – Eugène Delacroix

 

Classicisme, formalisme académique, on pourra sourire en voyant un article s’ouvrir par une citation joliment formulée amenant le thème que je vais aborder. Mais, après tout, mes interrogations n’ont rien de révolutionnaires et touchent à un moment ou un autre tout écrivain.

Ecrire a-t-il un sens au 21e siècle?

L’écriture, pour l’artiste qui apprivoise les mots, est un acte de création né en même temps que la parole et l’imagination. Ce que l’on appelle écriture aujourd’hui n’est rien moins que l’invention d’une histoire et l’art de la raconter. Qu’elle le soit oralement à la lueur d’une torche dans une grotte obscure ou bien arrangée en petits caractères étalés sur des feuilles de papier, ce pur produit de l’imagination humaine qu’est l’écriture est peut être l’acte de socialisation le plus important pour la Civilisation humaine. Sur ce plan-là, le 20e siècle a connu un formidable élan créatif avec l’explosion de l’utilisation de l’image (en particulier photographique) et du cinéma. En ce qui concerne la littérature, le bourgeonnement a également été impressionnant, avec la naissance de ces genres dans lesquels une grande partie des écrivains en herbe d’aujourd’hui se placent avec passion. Fantasy, Science-Fiction, et dans une moindre mesure, Fantastique et Horreur, font partie des plus grands succès auprès du public.

C’est cette écriture-là qui m’intéresse ici, et non cette écriture cathartique que l’on appelle « autobiographies » qui a tant de succès aujourd’hui. Un bref aparté néanmoins: cette « littérature » n’est ni créative, ni récréative. Il s’agit ni plus ni moins, la plupart du temps, de se livrer à un récit pseudo-psychanalytique destiné à exposer ses traumatismes en place publique, dans l’espoir d’en guérir. Pourtant, c’est exactement le contraire qui se produit: en apparaissant comme victime d’événements plus ou moins dramatiques aux yeux du public, on le reste toute sa vie, parce que c’est ainsi que le public nous identifie. Certains et certaines se complaisent à être des éternelles victimes, à paraître comme de pauvres petites choses faibles et fragiles. Typiquement le genre de personnes qui vous agrippe et vous suce toute votre énergie jusqu’à vous entraîner avec elles dans la noirceur qui règne dans leurs existences. C’est réellement le genre d’écriture que je voudrais ne jamais voir… Bref.

Je fais partie de ces jeunes écrivains qui laissent libre cours à leur imagination pour rédiger des histoires imaginaires et en faire des récits qui, je l’espère, seront appréciés par mes lecteurs et lectrices. Je n’écris pas pour la notoriété, surtout dans mon domaine. Tous ceux et toutes celles que j’ai vu aborder la littérature dans l’intention d’y faire carrière s’y sont pété les dents et la mâchoire, et honnêtement, c’est tant mieux. Ceux-là n’ont qu’à devenir journalistes, métier qui a au moins le mérite de nourrir celui qui l’exerce. Ce n’est pas le cas de l’écriture artistique, du moins, ce n’est pas son but.

L’approche actuelle de la culture et de la littérature en particulier est très révélatrice de notre époque où tout se monétise, où tout s’échange, du moins en ce qui concerne l’Occident. On ne parle plus de livres ou de textes, mais de contenus et de produits culturels. Les grands éditeurs ne recherchent pas à publier les meilleurs textes, ceux qui montrent une maîtrise de l’art d’écrire absolue, mais simplement ceux qui se vendront le mieux et rapporteront le plus. Ces comportements évidemment sont contingents à la création artistique dès lors qu’il y a un commerce qui est réalisé derrière, mais j’ai l’impression que les choses ont sacrément changé depuis l’avènement d’internet. Je ne vais pas rentrer dans ce vieux débat sur le traitement de la culture en général et de la littérature en particulier, d’autres s’y sont livrés avec beaucoup plus d’habileté que je ne pourrais le faire. Ce qui me préoccupe, c’est l’intérêt qu’il y a encore à être écrivain aujourd’hui.

Je ne mangerais jamais à ma faim par le simple travail de ma plume. J’aurais même du mal à me payer l’encre et le papier que j’use nuit après nuit si je devais me contenter de ce que peut me rapporter le produit de mon imagination (encre + papier = ordinateur. Nous ne sommes plus au 19e siècle, mais c’est quand même plus classieux de faire croire qu’on écrit à l’ancienne…). Et pourtant, j’écris. Bien sûr, je ne publie pas tout, à la fois par choix et par obligation. Les éditeurs cherchent avant tout à ne pas perdre d’argent, ce qui est bien normal, et je ne suis pas sûr que la publication de mes réflexions nocturnes intéresse beaucoup le public. Quant à mes histoires, je n’ai pour l’instant qu’une petite audience (et j’ai l’immense chance d’en avoir une!) et je suis loin d’un Stephen King ou d’un George Martin. Bref, je ne vis pas de ma plume, parce que j’ai fait le choix d’une écriture de niche (fantastique, horreur réaliste, ce ne sont pas réellement des secteurs porteurs de nos jours…), et parce que je ne souhaite pas faire de mon art mon métier. C’est aussi pour ça qu’il n’y a aucune publicité sur Sombre-Plume: je ne cherche pas à ratisser le moindre centime…

En tant qu’écrivain, je suis blasé par le regard que portent mes contemporains sur la littérature et l’écriture. Sans rire, quand dans un contexte professionnel je dis que je suis écrivain, on sourit avant de me demander mon « vrai métier ». Comme s’il s’agissait d’une récréation, d’un passe-temps. C’est aussi un peu ma faute, parce que je ne rédige pas de scénarios pour la télévision, le cinéma ou le théâtre (mais si je le faisais, je serais scénariste, et non écrivain). Je ne rédige pas d’articles pour un journal quelconque (ben oui, je suis pas journaliste), je ne rédige pas de contenus (sinon, je serais rédacteur, pas écrivain). Donc je m’amuse à écrire des petites histoires plaisantes et divertissantes. Sans rire…

C’est un réel passe-temps que de ne pas dormir la nuit parce que je n’arrive pas à agencer correctement deux segments rédactionnels d’une nouvelle dont je sais pertinemment que je ne la publierais pas parce qu’elle ne me plaira pas. De se relever la nuit parce qu’une idée sortie de nulle part au moment de m’endormir me permet de poursuivre l’écriture d’une nouvelle que je garderais dans un tiroir parce que je voudrais la retravailler plus tard avant d’oser la proposer pour publication (et que je ne retravaillerais jamais parce que j’ai plein d’autres trucs à écrire). De travailler des dizaines voire des centaines d’heures sur un texte que je vais jeter pour recommencer parce qu’il ne correspondra plus à ma vision des choses. De passer trois mois sur un texte qui sera finalement publié et ne me permettra que de toucher 10% du prix de vente, le reste étant englouti par l’éditeur, le distributeur, l’imprimeur, l’Etat (vive la TVA… j’adore contribuer par ma plume à l’effort de guerre de l’Etat français pour acheter des armes pour les armer les groupes rebelles et terroristes en Libye ou en Syrie) et pour une très faible partie, le libraire au bout de la chaine. Le tout sous l’œil agacé (voire méprisant) de vos proches qui ne cherchent pas à lire vos écrits, ne comprennent pas pourquoi vous le faites au lieu de rédiger des CV pour vous trouver un vrai métier (CV qui finiront direct à la poubelle dans 99% des cas, de toutes manières, sans même avoir été lus. Ironie…). Une partie de plaisir digne des plus grandes orgies romaines sous Héliogabale, donc.

Ecrire, c’est combattre.

Oui mais pour quoi? La gloire est éphémère et illusoire. Ceux qui sont capables de me dire qui a remporté le prix Goncourt en 2014 sans zieuter sur Google ne courent pas les rues ni les bibliothèques (imaginez un peu pour le prix Nebula 1972 de la nouvelle courte…). L’argent ruissellera partout, sauf dans votre porte-monnaie. Le plaisir… autant se coincer les tétons dans une tapette à souris (« plaisir »que produisent dix années de nuits blanches, mais en une fraction de seconde, risques d’alcoolisme et de cancers en moins).

Dénoncer tel ou tel truc pourri de nos sociétés, ou des autres, tout le monde s’en cogne. Littéralement. Ces problèmes qui concernent les écrivains perdurent depuis l’antiquité et perdureront encore quand on aura colonisé Pluton. Exclusion, pauvreté, esclavage, misère sociale, migrations, guerres et violences, ça n’intéresse personne. Franchement. Ce qui intéresse, c’est le côté voyeur, la satisfaction de se sentir supérieur ou meilleur que les plus misérables. On n’écrit pas pour les autres, donc, puisque tout le monde se tamponne bien le coquillard de connaître le sort de la petite Chi-yu, orpheline borgne et hémiplégique vivant à l’ombre d’une usine chimique de métaux lourds en territoire tibétain occupé obligée de se prostituer auprès des soldats chinois malgré la réprobation de ses proches qui y voient une collaboratrice du régime communiste. Par contre, le sordide de la situation, ça, ça intéresse bien… société de psychopathes…

On écrit parce qu’on est révoltés, parce qu’à travers nos écrits, on veut exprimer notre opposition à ce qu’on a pu voir. On écrit parce qu’on refuse le côté noir de notre civilisation, de notre espèce. On pourrait tout aussi bien le hurler face à l’océan (ça aurait le même effet), mais on écrit parce qu’on veut dépasser tout ça. Que ce soit des essais ou des romans, que notre imaginaire relève de la Fantasy ou de la Science Fiction, on écrit parce qu’on aspire à plus. A mieux. Pour nous, et pour les autres. On écrit parce qu’on n’a pas forcément les pieds de biche pour forcer le progrès. On écrit parce qu’on a besoin de changements, voire de rénovation.

On a commencé ce siècle avec une guerre globale contre le « terrorisme ». Avec une crise économique mondiale qui fait passer la crise de 1929 pour un petit soubresaut de rien du tout. Ce 21e siècle, qu’on nous annonçait grandiose avec des voitures volantes en l’an 2000, l’énergie solaire gratuite pour tous et la fin de la faim grâce aux OGM, est en fait celui de la désespérance, de la fin de toutes nos illusions, de la fin de la sphère privée et de l’intimité, la fin de l’individualité et de son remplacement par l’égoïsme narcissique et si possible décérébré (regardez Hanouna et vous comprendrez, si ce n’est déjà fait). Nous vivons une époque d’extinction de la pensée autonome dans l’indifférence générale, et pire, dans la complaisance de chacun. Ce que les sociétés totalitaires du 20e siècle n’ont pas su faire en sous-main, nous le vivons en toute connaissance de cause, et on s’en fout.

Alors pourquoi écrire au 21e siècle?

Parce que notre société en a plus que jamais besoin.

On a besoin de respirer, de s’évader, d’échapper à cet étouffement ambiant. A mes amis qui comme moi passent leurs nuits à se demander comment agencer tel ou tel passage de leur histoire, et qui baissent peu à peu les bras parce qu’ils ont l’impression d’écrire inutilement en voyant que le mépris ambiant les prend à la gorge et les touche en plein cœur… Ne baissez pas les bras. Battez-vous, même si vous en perdez le sommeil, même si vous vous en rendez malades. Pas pour vous, le fric, la gloire ou le sexe. Même pas pour le bien commun et supérieur de l’humanité.

Simplement parce qu’avec tous ces connards qui nous entourent, il faut bien trouver un truc pour ne pas devenir fou.

(même si c’est juste en racontant une histoire avec des nains aux pieds poilus qui traversent le monde pour jeter un anneau dans un volcan après avoir affronté une armée de monstres ou une saga avec des samouraïs qui se battent avec des sabres lumineux qui font « bzzzz », « woooov » ou « tchark ». On ne se rend pas bien compte de l’influence qu’on peut parfois avoir avec nos histoires à la con…)

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